Le gouvernement du Québec ira de l’avant avec l’interdiction du port de signes religieux, incluant le voile, pour les éducatrices des centres de la petite enfance (CPE) et des garderies subventionnées. Le ministre responsable de la Laïcité, Jean-François Roberge, a confirmé l’intention du gouvernement de légiférer en ce sens, jeudi, donnant ainsi suite à l’une des recommandations phares du rapport du comité d’experts sur la laïcité déposé en août 2025. Cette décision, qui vise à assurer un « cadre neutre » pour les tout-petits, sera toutefois assortie d’une clause de droits acquis, ou « clause grand-père », pour protéger les employées déjà en poste.
Cette annonce ravive un débat sensible au Québec, oscillant entre la volonté de renforcer la laïcité de l’État et les craintes d’une nouvelle crise dans un réseau de la petite enfance déjà fragilisé par une importante pénurie de main-d’œuvre. Alors que le gouvernement se dit fort d’un appui populaire majoritaire, des voix s’élèvent sur le terrain pour dénoncer une mesure jugée discriminatoire et contre-productive. Le débat s’inscrit dans la continuité de l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État en 2019, qui avait déjà suscité de vives tensions et vifs débats et des contestations judiciaires qui se poursuivent encore aujourd’hui.
Une décision au nom de la « cohérence »
La confirmation est venue directement du ministre Roberge, qui a fait de la cohérence avec le réseau scolaire le principal argument de sa décision. « Nos enfants ont droit à des services publics laïques. C’est pour eux que nous agissons », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il n’y aurait « aucun compromis sur nos valeurs ». Le gouvernement se sent appuyé par une majorité silencieuse, citant un récent sondage SOM-La Presse qui indique que 56 % des Québécois sont en faveur de cette interdiction, contre 26 % qui y sont défavorables.
Pour apaiser les craintes d’un exode de personnel, le ministre a promis une « clause de droit acquis » qui permettra aux éducatrices portant un signe religieux et déjà en poste de conserver leur emploi. Cette mesure d’atténuation est calquée sur le modèle utilisé lors de l’adoption de la Loi 21 pour les enseignants. La question de l’utilisation de la disposition de dérogation, ou « clause dérogatoire », pour blinder la future loi contre les contestations judiciaires, reste toutefois en suspens. « La réflexion se poursuit », a simplement indiqué le ministre, qualifiant néanmoins l’acte de « légitime ».
Le rapport Pelchat-Rousseau comme détonateur
La décision du gouvernement Legault s’appuie directement sur les conclusions du rapport « Pour une laïcité québécoise encore plus cohérente », déposé en août 2025 par le comité d’experts coprésidé par Christiane Pelchat et Guillaume Rousseau. Ce rapport de 228 pages, qui contient 50 recommandations, suggère explicitement d’étendre l’interdiction du port de signes religieux aux « éducatrices, éducateurs, directrices et directeurs » des CPE et des garderies subventionnées.
Pour justifier cette extension, le comité s’est basé sur l’expérience de la Loi 21 dans le milieu scolaire. « Une clause de droits acquis, telle que recommandée pour les CPE et les garderies subventionnées, a été insérée dans la Loi. Et six ans plus tard, ça se passe plutôt bien », a résumé Mme Pelchat lors de la présentation du rapport. Selon les experts, les craintes de démotivation ou de radicalisation exprimées en 2019 ne se sont pas matérialisées, ce qui, à leurs yeux, « ouvre la porte » à une application de l’interdiction au réseau de la petite enfance. Le rapport allait même plus loin, recommandant d’inscrire le caractère laïque du Québec dans une éventuelle constitution québécoise et comme « caractéristique fondamentale » dans la Loi constitutionnelle de 1867.
« C’est comme une trahison » : le milieu de la petite enfance divisé
Si la mesure semble bénéficier d’un appui majoritaire dans la population, l’accueil est beaucoup plus mitigé sur le terrain, où l’on redoute les conséquences concrètes sur un réseau déjà en crise. La crainte principale est d’aggraver la pénurie de main-d’œuvre. Pour plusieurs, cette interdiction vient ajouter une pression inutile sur le recrutement et la rétention d’éducatrices qualifiées.
Des directrices de CPE, comme celle interrogée par La Presse, s’inquiètent de l’impact sur leurs équipes. « Il y a plusieurs choses que je trouve irritantes ; je ne trouve pas beaucoup de points positifs à cette idée-là », a-t-elle confié, soulignant qu’elle emploie cinq femmes voilées. Elle remet également en question le statut des éducatrices, qui, contrairement aux enseignants, ne sont pas des fonctionnaires de l’État, ce qui, selon elle, affaiblit la justification légale de la mesure.
Pour les premières concernées, le sentiment oscille entre l’incompréhension et la trahison. Fatma Abeddou, éducatrice au CPE du Centre-Ville, se sent « ciblée » en tant que femme musulmane. « Personnellement, je fais mon travail comme tous mes collègues ici. Je n’ai jamais nui à personne… et je n’ai jamais essayé de convertir quelqu’un à ma religion », a-t-elle témoigné. Lorsqu’un enfant la questionne sur son hijab, sa réponse est simple et factuelle : « Moi, je leur dis que je protège mes cheveux de la poussière. Je ne veux pas rentrer dans la religion ». Son sentiment est partagé par d’autres qui voient dans cette mesure une forme de stigmatisation, comme en témoigne son ironie amère : « Nous sommes tous terroristes, nous, les musulmans, parce qu’on porte le foulard, disons les choses franchement ».
Un débat dans l’ombre de la Loi 21
Cette nouvelle controverse s’inscrit directement dans le sillage de la Loi sur la laïcité de l’État (Loi 21), adoptée en 2019. Cette loi phare du premier mandat du gouvernement de la Coalition Avenir Québec interdit déjà le port de signes religieux aux employés de l’État en position d’autorité, incluant les juges, les policiers, les procureurs, ainsi que les enseignants du réseau scolaire public. Dès son adoption, la Loi 21 a été protégée par la clause dérogatoire, la soustrayant à certaines contestations fondées sur la Charte canadienne des droits et libertés, une manœuvre qui demeure au cœur des batailles judiciaires.
La Loi 21 est actuellement contestée devant les tribunaux, et le gouvernement fédéral a même déposé un mémoire en septembre 2025 pour appuyer la contestation. L’extension de ses principes aux CPE, qui sont des organismes à but non lucratif et non des entités gouvernementales directes, soulève de nouvelles questions juridiques complexes, notamment sur le statut des éducatrices. Parallèlement, le projet de loi 94, qui vise spécifiquement à interdire les signes religieux dans les services de garde en milieu scolaire, est déjà à l’étude, signalant une volonté claire du gouvernement d’harmoniser les règles de laïcité à travers tous les services touchant l’éducation des enfants.
Un enjeu qui résonne à l’international
Le Québec n’est pas seul à débattre de la place des signes religieux dans l’espace public, et le gouvernement Roberge ne cache pas s’inspirer de modèles étrangers, notamment la France. Le modèle français de laïcité, issu de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, est l’un des plus stricts au monde. La France a non seulement interdit les signes religieux ostensibles à l’école, mais le débat s’est également porté sur les « nounous voilées », avec des efforts pour étendre la régulation à la garde d’enfants.
L’Europe reste cependant un continent de contrastes. Alors que la France et la Belgique ont adopté des interdictions générales, d’autres pays comme la Suède et l’Espagne ont des approches beaucoup plus permissives. Une étude du Pew Research Center a montré une tendance mondiale à la hausse de la régulation des vêtements religieux, passant de 21 pays en 2007 à 57 en 2010. Ce débat québécois s’inscrit donc dans une mouvance internationale plus large, où les sociétés cherchent à définir l’équilibre entre la neutralité de l’État, la liberté de religion et les droits individuels.
Un débat loin d’être clos
Avec la confirmation du ministre Roberge, le Québec s’apprête à ouvrir un nouveau chapitre de son long et complexe débat sur la laïcité. La présentation d’un projet de loi semble imminente, mais la route est encore longue. Les consultations à venir, les débats parlementaires et les inévitables contestations judiciaires promettent de maintenir cet enjeu au premier plan de l’actualité. Entre la volonté affirmée d’un gouvernement de définir un modèle de laïcité cohérent et les craintes légitimes d’un milieu qui se sent à la fois dévalorisé et menacé, la recherche d’un équilibre s’avère plus difficile que jamais. Le Québec devra une fois de plus se confronter à ses propres valeurs et décider jusqu’où il est prêt à aller pour définir son identité collective.
Références
CBC News. (2025, 26 août). Quebec committee recommends extending religious symbols ban to daycare workers, ending funding for private religious schools. https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/quebec-bill-21-secularism-committee-report-1.7617729
Labbé, J. (2025, 26 août). Le gouvernement du Québec appelé à interdire le port de signes religieux dans les CPE. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2188069/comite-pelchat-rousseau-rapport-laicite
Marquis, M. (2025, 23 octobre). Des craintes de pénurie d’éducatrices. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/interdiction-des-signes-religieux-en-garderie/c-est-comme-une-trahison/2025-10-23/des-craintes-de-penurie-d-educatrices.php
Pew Research Center. (2013, 15 janvier). As More Countries Regulate Wearing of Religious Symbols, European Court Decides Two U.K. Cases. https://www.pewresearch.org/religion/2013/01/15/as-more-countries-regulate-wearing-of-religious-symbols-european-court-decides-two-uk-cases/
Radio-Canada. (2025, 17 septembre). Contestation de la loi 21 : Ottawa dépose son mémoire. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2193157/loi-21-la-laicite-etat-contestation-ottawa-memoire
Sauvé, R. (2025, 23 octobre). Laïcité en CPE et en garderie subventionnée : Le ministre Roberge confirme son intention de légiférer. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2025-10-23/laicite-en-cpe-et-en-garderie-subventionnee/le-ministre-roberge-confirme-son-intention-de-legiferer.php
TVA Nouvelles. (2025, 23 octobre). Laïcité dans les CPE : le ministre Roberge veut interdire le port du voile. Le Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2025/10/23/laicite-dans-les-cpe-le-ministre-roberge-veut-interdire-le-port-du-voile
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