Quatre adolescentes de Granby ont fait ce que les adultes responsables auraient dû faire bien avant elles : déposer les faits sur la table, refuser le silence, et exiger des comptes.
Leur pétition — 2 000 signatures en quelques jours — n’est pas seulement le signal d’alarme d’une école en crise. C’est le révélateur d’un réseau scolaire québécois qui a normalisé l’anormal : des couloirs où l’on se fait blesser physiquement, des directions qui regardent ailleurs, des syndicats qui crient dans le vide depuis des années, et un gouvernement qui parle de «vivre ensemble» pendant qu’il coupe dans les ressources qui permettraient justement d’y arriver.
Granby, miroir d’un Québec scolaire en crise
Il faut d’abord nommer les faits dans leur brutalité. À l’école secondaire Joseph-Hermas-Leclerc (JHL) de Granby, une élève se fait déboîter l’épaule par un camarade dans un couloir : la direction refuse de consulter les caméras de surveillance. Une autre est projetée contre un casier, ligament déchiré : la directrice lui répond, mot pour mot, «je ne peux rien faire pour toi». Une troisième reçoit des appels insultants au milieu de la nuit et voit ses photos diffusées sans consentement sur les réseaux sociaux : ses plaintes restent lettre morte. Une quatrième reçoit des menaces de mort.
Ces faits ne sont pas des allégations vagues ou des impressions d’adolescentes hypersensibles. Ils sont documentés, signés, horodatés dans une pétition déposée sur Change.org le 23 février 2026 et confirmés par l’ouverture d’une enquête policière par le Service de police de Granby. Ils sont corroborés par le protecteur national de l’élève lui-même, Me Jean-François Bernier, qui a salué publiquement le «courage» des quatre adolescentes — une reconnaissance rare et significative de la part d’une instance officielle.
Mais réduire cette affaire à un incident localisé dans une école de l’Estrie serait commettre exactement la même erreur que celle reprochée à la direction de JHL : minimiser, ignorer, passer à autre chose. Car Granby n’est pas une exception. Granby est un miroir.
Des chiffres qui donnent le vertige
Les statistiques dressent un tableau que nulle politique de bienveillance affichée ne peut maquiller indéfiniment.
Selon le rapport annuel 2024-2025 du Protecteur national de l’élève, les plaintes pour violence et intimidation dans les établissements scolaires québécois ont bondi de 60 à 86 entre les deux dernières années scolaires. Les actes de violence à caractère sexuel représentent 133 des 1 077 plaintes reçues — des situations jugées «trop souvent banalisées» par les équipes-écoles. Quarante pour cent de ces plaintes ont été jugées fondées, ce qui signifie que derrière chaque statistique froide, il y a un enfant qui a dit la vérité et que l’institution a d’abord ignoré.
Du côté des adultes, le portrait n’est guère plus rassurant. En décembre 2025, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) révélait que 90 % du personnel enseignant avait été victime d’actes de violence, toutes formes confondues. La violence psychologique ou verbale touchait 81 % des enseignants, la violence physique 63 %. Des plans d’écriture où des élèves planifient le meurtre de leur professeure. Des enseignants qui quittent leur établissement en ambulance, victimes de commotions cérébrales.
À Montréal, les agressions recensées dans les écoles sont passées de 60 à 107 entre 2020-2021 et 2024-2025. À Trois-Rivières, la première moitié de l’année scolaire 2025-2026 avait déjà généré 140 événements violents documentés. À l’école JHL elle-même, sur sept professionnels en poste juste avant les Fêtes de décembre 2025, quatre étaient en arrêt de travail.
Quand l’institution devient l’obstacle
La non-réponse de la direction de JHL aux plaintes des adolescentes n’est pas un accident de parcours ni l’expression d’une négligence individuelle. Elle est le symptôme d’un dysfonctionnement institutionnel profondément enraciné.
Le Protecteur national de l’élève l’a lui-même documenté : les plans de lutte contre l’intimidation et la violence «présentent des lacunes à plusieurs reprises», les situations de violence ne sont «pas toujours prises au sérieux» par les établissements, et les fermetures estivales entravent le traitement des plaintes dans les délais prévus par la loi. Le filet de protection légale existe sur le papier, mais ses mailles sont si larges que les enfants les plus vulnérables y passent à travers sans être retenus.
Marcelle Télémaque, présidente du Syndicat des professionnelles et professionnels de l’éducation de Richelieu et Yamaska, pointe un facteur aggravant trop souvent occulté : un redécoupage territorial récent aurait concentré à JHL un nombre accru d’élèves issus de milieux défavorisés ou présentant des difficultés de comportement, «sans que les ressources professionnelles suivent». «Quand une telle situation survient, il faut que les services suivent, pas qu’il y ait des coupures», s’indigne-t-elle.
C’est en une formule toute la contradiction de la politique éducative québécoise récente : élargir les mandats d’inclusion scolaire, concentrer les élèves à besoins particuliers dans certains établissements, et simultanément comprimer les ressources humaines qui permettraient d’y répondre. Le résultat ? Des enseignants épuisés, des professionnels absents, des directions débordées, et des élèves qui règlent leurs conflits dans les corridors.
La cyberintimidation : la violence qui ne dort jamais
L’affaire de JHL illustre aussi une dimension contemporaine que les plans d’action peinent à intégrer pleinement : la cyberintimidation. L’une des adolescentes impliquées ne subit pas l’intimidation uniquement dans les couloirs de son école. Elle la reçoit au milieu de la nuit, sur son téléphone, sous forme d’appels insultants et de photos diffusées sans son consentement.
Au Québec, une personne jeune sur sept est victime de cyberintimidation, selon l’INSPQ. Et 57 % des enfants québécois auraient déjà vécu une forme de cyberintimidation en ligne (McAfee, 2022). Cette violence ne s’arrête pas à la sonnerie de fin de cours : elle envahit la chambre, le salon, les moments de vulnérabilité nocturne.
Les experts de l’Université de Montréal, réunis en novembre 2025, l’ont confirmé sans ambiguïté : la cyberintimidation «n’est pas un monde à part, mais est liée à la violence quotidienne». Ses effets «vont durer longtemps, parfois tout au long de la vie», souligne la professeure Isabelle Ouellet-Morin. Une violence qui ne connaît ni horaires ni murs.
Des solutions connues, une volonté politique défaillante
Il serait malhonnête de prétendre que les solutions sont introuvables. Elles existent. Les chercheurs les ont documentées, les praticiens les ont expérimentées. La «charte de la communication positive et bienveillante» développée par les professeurs François Bowen et Éric Morissette de l’UdeM a montré des résultats concrets. Le projet «+Fort Ensemble» offre une formation en ligne gratuite, accessible à toutes les écoles. L’approche de médiation entre parents d’agresseur et de victime, expérimentée par Fady Dagher à Longueuil, a démontré son efficacité pour prévenir les récidives.
Mais toutes ces solutions ont un point commun : elles nécessitent des ressources humaines sur le terrain. Des psychologues. Des travailleurs sociaux. Des éducateurs spécialisés. Précisément ceux qui manquent dans des établissements comme JHL.
Gabriel Nadeau-Dubois, de Québec Solidaire, l’a formulé avec une clarté désarmante : «La prévention, c’est avoir assez de personnel sur le terrain pour prendre soin des jeunes, voir quand ça ne va pas, et intervenir avant qu’il y ait des crises. Ça n’existe plus parce qu’il n’y a pas assez de monde sur le terrain pour en faire.»
Le courage comme acte politique
Revenons à Eva, Maina, Mia Rose et Lorie. Quatre adolescentes qui, face à une institution sourde, ont choisi de parler. Publiquement. Avec leurs noms, leurs visages, leurs blessures documentées. Dans leur pétition, elles interpellent leur direction : «Vous êtes censés être là pour nous. Vous êtes censés nous encadrer, nous protéger, nous écouter.»
Cette demande, dans sa simplicité presque naïve, contient une exigence qui ne devrait pourtant pas être révolutionnaire : que l’école soit un lieu sûr. Pas un lieu sans conflits. Mais un lieu où, lorsqu’un enfant est blessé physiquement, la direction agit. Où une adolescente qui arrive avec la main enflée et un ligament déchiré ne s’entend pas répondre que l’institution ne peut rien pour elle.
Ces quatre jeunes femmes ont accompli en quelques jours ce que des années de rapports ministériels n’ont pas réussi à faire : forcer une enquête policière, une rencontre avec la direction, et une promesse d’intégration au comité «vivre ensemble». Mais il est profondément troublant qu’il ait fallu en arriver là. Qu’une adolescente soit transportée à l’hôpital avec un ligament déchiré pour que le système s’active.
Le Québec peut se donner le beau rôle en saluant le courage de ces adolescentes. Mais le vrai courage, maintenant, il appartient aux décideurs politiques et scolaires : celui de financer réellement, concrètement, et sans délai, les ressources qui permettraient que la prochaine génération d’élèves n’ait pas besoin de 2 000 signatures pour mériter d’être protégée.
Note de transparence
Cette chronique a été rédigée à partir de l’article de référence du Juridhic, enrichi de recherches approfondies sur des sources journalistiques québécoises et canadiennes, de rapports officiels et d’analyses scientifiques indépendantes. Le titre, le chapeau et l’ensemble des formulations sont originaux et ne reproduisent aucun titre ou formulation de sources existantes. Les faits et citations sont sourcés et vérifiables.
Références
Bernier, J.-F. (2026, 11 février). Rapport annuel d’activités 2024-2025 — Protecteur national de l’élève. Gouvernement du Québec. https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/org/protecteur-national-eleve/Rapport_annuel_d_activite/PNE_Rapport-Annuel2024-2025_web.pdf
Bowen, F., & Miconi, D. (2025, 24 novembre). Violence et intimidation à l’école : un défi collectif. UdeM Nouvelles. https://nouvelles.umontreal.ca/article/2025/11/24/violence-et-intimidation-a-l-ecole-un-defi-collectif
Fédération autonome de l’enseignement (FAE). (2025, 15 décembre). La violence dans les écoles atteint des niveaux «alarmants». La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2025-12-15/federation-autonome-de-l-enseignement/la-violence-dans-les-ecoles-atteint-des-niveaux-alarmants.php
Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). (2025). La cyberintimidation vécue par les jeunes. https://www.inspq.qc.ca/intimidation/jeunes/cyberintimidation
Journal de Montréal. (2026, 26 février). Climat de violence dénoncé dans une école secondaire de Granby. https://www.journaldemontreal.com/2026/02/26/climat-de-violence-denonce-dans-une-ecole-secondaire-de-granby-une-enquete-policiere-ouverte-en-lien-avec-une-petition
Journal de Québec. (2026, 26 février). Des profs sont victimes de commotion cérébrale, d’autres quittent l’école en ambulance. https://www.journaldequebec.com/2026/02/26/des-profs-victimes-de-commotion-cerebrale-dautres-qui-quittent-lecole-en-ambulance
La Presse. (2026, 26 février). Élèves victimes d’intimidation. https://www.lapresse.ca/actualites/2026-02-26/eleves-victimes-d-intimidation/on-veut-pouvoir-venir-a-l-ecole-sans-avoir-une-boule-dans-l-estomac.php
Le Juridhic. (2026, 26 février). École Joseph-Hermas-Leclerc : des élèves brisent le silence sur la violence et l’intimidation. https://lejuridhic.ca/ecole-joseph-hermas-leclerc-des-eleves-brisent-le-silence-sur-la-violence-et-lintimidation/