WASHINGTON – L’économie mondiale fait preuve d’une résilience surprenante, défiant les prédictions pessimistes nées de la guerre commerciale initiée par les États-Unis. C’est le constat paradoxal qui se dégage des dernières prévisions du Fonds Monétaire International (FMI), publiées ce mardi. Alors que la croissance mondiale se maintient au-dessus de 3 %, un chiffre meilleur qu’anticipé, cette apparente stabilité masque des fractures profondes et une incertitude devenue la nouvelle norme. Au premier rang des victimes de ce nouvel ordre économique : le Canada, dont l’économie semble payer le plus lourd tribut aux politiques protectionnistes de son voisin américain.
Dans sa mise à jour d’octobre des Perspectives de l’économie mondiale, le FMI a révisé à la hausse ses prévisions de croissance pour 2025 à 3,2 %, soit 0,2 point de plus qu’en juillet. L’élan devrait se poursuivre en 2026 avec une croissance de 3,1 % [1]. Ces chiffres, bien qu’inférieurs à la moyenne pré-pandémique de 3,7 %, témoignent d’une capacité d’adaptation inattendue face à ce que Donald Trump avait qualifié de « jour de la libération » en déchaînant une vague de tarifs douaniers au printemps.
Cependant, l’économiste en chef du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, a tempéré cet optimisme prudent. « Cela montre que l’économie peut prendre une tournure plus préoccupante si les tensions commerciales deviennent plus élevées », a-t-il averti, rappelant que le transfert complet de l’impact des droits de douane vers l’économie « prend du temps » [2].
Le Canada, grand perdant de la guerre commerciale
Si l’économie mondiale résiste, le Canada, lui, tangue dangereusement. Fortement dépendante de son unique voisin, l’économie canadienne est la plus durement touchée parmi les pays développés. Les prévisions de croissance pour le pays ont été drastiquement revues à la baisse : alors que le FMI anticipait une croissance cumulée de 4,4 % pour 2025-2026 il y a un an, ce chiffre est aujourd’hui tombé à seulement 2,7 % (1,2 % en 2025 et 1,5 % en 2026) [1].
Cette situation se traduit par une détérioration du marché du travail, avec un taux de chômage atteignant 7,1 %, son plus haut niveau en neuf ans [3]. Les tarifs américains sur des secteurs clés comme l’automobile, l’acier, l’aluminium et, plus récemment, le bois d’œuvre (surtaxé à 45 %), étranglent les exportateurs canadiens.
| Indicateur | Canada | États-Unis | Zone Euro | Monde |
| Croissance 2025 (FMI) | 1,2 % | 2,0 % | 1,2 % | 3,2 % |
| Croissance 2026 (FMI) | 1,5 % | 2,1 % | 1,1 % | 3,1 % |
| Taux de chômage (oct. 2025) | 7,1 % | ~4 % | ~6,5 % | N/A |
Sources : FMI, CNN, données compilées.
L’urgence de la situation a été soulignée par la rencontre entre le Premier ministre canadien Mark Carney et le président Donald Trump à Washington le 7 octobre. Le Canada, en position de faiblesse, cherche désespérément à obtenir des exemptions pour limiter les dégâts, alors que la renégociation de l’accord États-Unis-Mexique-Canada (ACEUM) en 2026 plane comme une épée de Damoclès [3].
Une économie américaine dopée à l’IA, mais sous la menace d’une bulle
La résilience de l’économie américaine, qui affiche une croissance supérieure à 2 %, est largement attribuable aux investissements massifs dans l’intelligence artificielle. Ce boom technologique soutient l’activité, mais le FMI y voit un risque majeur. Pierre-Olivier Gourinchas a mis en garde contre une potentielle « correction sévère de la part des marchés » si les promesses de revenus de l’IA ne se matérialisaient pas, un scénario qui n’est pas sans rappeler l’éclatement de la bulle Internet au début des années 2000 [2].
La reconfiguration forcée du commerce mondial
La guerre commerciale a déclenché une réorientation profonde et durable des flux commerciaux. Fuyant les tarifs américains, la Chine se tourne massivement vers l’Asie et l’Europe. Les importations de textiles chinois sur le Vieux Continent ont ainsi bondi de 20 % au premier semestre 2025 [4]. Cette reconfiguration des chaînes d’approvisionnement, qui pousse les entreprises à privilégier des fournisseurs plus proches géographiquement, est un processus coûteux qui pourrait, selon certaines estimations, amputer le PIB mondial de 5 % à terme [5].
Dans le même temps, les deux autres grands pôles économiques mondiaux montrent des signes de faiblesse. La zone euro peine à dépasser 1 % de croissance, freinée par la stagnation de ses locomotives traditionnelles (Allemagne, France, Italie). La Chine, quant à elle, fait face à des « sérieuses interrogations sur son modèle de croissance », selon le FMI, confrontée à une crise immobilière persistante et un risque de déflation [2].
Analyse : une résilience en trompe-l’œil
Comment expliquer cette résilience apparente ? Plusieurs facteurs entrent en jeu : une adaptation rapide des entreprises, la négociation d’exemptions commerciales et, surtout, l’absence de mesures de représailles massives qui auraient pu mener à une guerre commerciale totale. Mais cette capacité d’adaptation a ses limites.
La situation du Canada illustre parfaitement la vulnérabilité des économies trop dépendantes. L’incertitude est devenue la nouvelle norme, et elle freine l’investissement à long terme. L’équilibre actuel est précaire, reposant sur une bulle technologique aux États-Unis, un géant chinois aux pieds d’argile et une Europe en panne de croissance. Pour des pays comme le Canada, la diversification économique n’est plus une option, mais une nécessité vitale pour survivre dans ce monde fragmenté.
Sources
[1] Le Devoir. (2025, 14 octobre). L’économie mondiale résiste pour l’instant à l’incertitude et aux tensions commerciales. https://www.ledevoir.com/economie/924918/economie-mondiale-resiste-instant-incertitude-tensions-commerciales
[2] La Presse. (2025, 14 octobre). Malgré les tensions commerciales | La croissance mondiale au-dessus de 3 % en 2025 et 2026. https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2025-10-14/malgre-les-tensions-commerciales/la-croissance-mondiale-au-dessus-de-3-en-2025-et-2026.php
[3] CNN. (2025, 7 octobre). Canada’s economy is in serious trouble. Now Mark Carney is coming to Washington to talk tariffs. https://www.cnn.com/2025/10/07/business/carney-trump-tariff-meeting
[4] The Economist. (2025, 8 octobre). Why Donald Trump’s tariffs are failing to break global trade. https://www.economist.com/finance-and-economics/2025/10/08/why-donald-trumps-tariffs-are-failing-to-break-global-trade
[5] trans.info. (2025, 14 octobre). Global supply chains face costly reshoring shift. https://trans.info/en/reshoring-shift-427602