QUÉBEC – La nouvelle ministre de l’Éducation du Québec, Sonia LeBel, a récemment affirmé qu’elle ne comptait pas réformer le système scolaire dit « à trois vitesses », s’inscrivant dans la continuité de son prédécesseur, Bernard Drainville. Cette déclaration maintient un statu quo qui, selon de nombreux experts, perpétue les inégalités sociales et constitue la plus grande faiblesse du modèle éducatif québécois, qualifié par le passé de « gâchis humain » par l’un des architectes de la Révolution tranquille.
La position de la ministre LeBel, exprimée le 14 octobre 2025, est sans équivoque : « Le privé complète le public. Il ne le remplace pas, mais il en fait partie et partage le même objectif : la réussite des élèves », a-t-elle déclaré, ajoutant qu’il « revient aux familles de choisir ce qui leur convient le mieux » [1]. Cette vision d’une « complémentarité » entre les réseaux est identique à celle défendue par M. Drainville à son entrée en poste en 2022, mais elle se heurte à un consensus grandissant au sein de la société civile et du milieu de la recherche qui dénonce une ségrégation scolaire de plus en plus marquée.
Un système, trois réalités
L’expression « école à trois vitesses » désigne la stratification du système éducatif québécois en trois paliers distincts, qui fonctionnent en vase clos et avec des ressources inégales :
| Type d’établissement | Caractéristiques principales |
| École privée subventionnée | Sélectionne ses élèves sur la base du rendement scolaire et de la capacité de payer des parents. Reçoit d’importantes subventions de l’État (environ 60 % de ses coûts de fonctionnement selon l’IRIS [2]). |
| École publique à projet particulier | Sélectionne également ses élèves (sport-études, arts-études, programme international). Souvent associée à des frais supplémentaires pour les parents, pouvant atteindre des milliers de dollars. |
| École publique régulière | Accueille tous les élèves, sans sélection. Se retrouve avec une surconcentration d’élèves en difficulté d’apprentissage ou issus de milieux socioéconomiques défavorisés. |
Cette structure, selon ses détracteurs, a pour effet un « écrémage » des meilleurs élèves par les deux premières vitesses, laissant le réseau public régulier avec des défis de plus en plus lourds à surmonter. Les données confirment cette tendance : une étude de l’Université de Montréal de 2019 révélait qu’à peine 15 % des élèves des classes ordinaires du public accèdent à l’université, contre 51 % pour le public sélectif et 60 % pour le privé [1].
La trahison d’un idéal
Cette réalité est aux antipodes du projet de société qui a émergé de la Révolution tranquille. Guy Rocher, sociologue et dernier survivant de la commission Parent qui a jeté les bases du système d’éducation moderne au Québec, a qualifié la situation de « trahison ». Dans une entrevue percutante à La Presse en 2020, il a parlé d’un « gâchis humain » [3].
« Le réseau à trois vitesses est inacceptable, on est très loin de l’objectif d’égalité sociale qu’on s’était fixé », confiait-il, regrettant le compromis historique qui a permis le subventionnement du privé. « Nous avons laissé une petite porte, mais le privé a forcé pour l’ouvrir de plus en plus. »
Pour M. Rocher, la persistance de ce système s’explique simplement : « l’élite québécoise sauve l’élite québécoise aux dépens d’une partie de la population », faisant référence au fait que les décideurs politiques et économiques choisissent majoritairement le privé pour leurs propres enfants.
Le Québec, un contre-exemple à l’international
Le cas québécois détonne non seulement au Canada, mais aussi sur la scène internationale. Une étude de l’Université de Toronto de 2022 a conclu que le Québec est la province canadienne où la ségrégation socioéconomique entre les écoles est la plus forte [1].
Cette conclusion a été reprise dans un rapport australien de 2025, intitulé Lessons from Canada, qui met en garde les autres juridictions contre le modèle québécois. Les chercheurs, Tom Greenwell et Chris Bonnor, ont été frappés par les similarités entre la ségrégation au Québec et en Australie. « Nous lançons un avertissement amical au Québec : la ségrégation nuit aux enseignants et aux enfants », a déclaré M. Greenwell [4].
Le rapport louange en contrepartie le système de l’Ontario, où les écoles privées ne reçoivent aucune subvention publique. Cette politique fait en sorte que la vaste majorité des élèves fréquentent leur école de quartier, favorisant une plus grande mixité sociale, ce qui, selon de nombreuses études, est bénéfique pour les élèves en difficulté sans nuire aux plus performants.
Des solutions sur la table
Face à l’immobilisme politique, des solutions concrètes sont avancées par les partis d’opposition et des groupes citoyens. Le mouvement École ensemble, en partenariat avec Québec solidaire, a élaboré le projet de loi 895. Celui-ci propose la création d’un « réseau scolaire commun », gratuit et accessible à tous, qui intégrerait les écoles publiques et les écoles privées volontaires, à condition que ces dernières abandonnent la sélection de leurs élèves. Les écoles privées refusant d’intégrer ce réseau perdraient progressivement leur financement public [5].
Cette proposition, qui selon un sondage CROP recueillerait l’appui de 85 % des Québécois [1], est saluée par les experts australiens comme une voie de sortie « détaillée et sophistiquée ». De son côté, la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP) plaide pour le maintien du statu quo, arguant que le choix des parents est primordial et que ses établissements accueillent de plus en plus d’élèves en difficulté [4].
En définitive, la déclaration de la ministre LeBel confirme que le gouvernement actuel n’a pas l’intention de s’attaquer à ce que beaucoup considèrent comme une fracture sociale majeure. Le débat reste donc entier entre les défenseurs d’un marché scolaire basé sur le choix individuel et les partisans d’une école commune, véritable pilier d’une société plus juste et égalitaire.
Sources
[1] Plante, C. (2025, 14 octobre). Sonia LeBel n’a pas l’intention de changer le système à trois vitesses. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2025-10-14/sonia-lebel-n-a-pas-l-intention-de-changer-le-systeme-a-trois-vitesses.php
[2] Plourde, A. (2022, 19 octobre). Où en est l’école à trois vitesses au Québec ? Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). https://iris-recherche.qc.ca/publications/ecole-a-trois-vitesses/
[3] Gruda, A. (2020, 20 juin). L’école à trois vitesses a causé un « gâchis humain ». La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2020-06-20/l-ecole-a-trois-vitesses-a-cause-un-gachis-humain
[4] Plante, C. (2025, 23 août). Australian experts warn: Quebec’s education system is a model to avoid. CityNews Montreal. https://montreal.citynews.ca/2025/08/23/australian-experts-quebecs-education-system/
[5] La Presse Canadienne. (2025, 19 février). Québec solidaire présente un projet de loi pour créer un réseau scolaire commun. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/education/2025-02-19/quebec-solidaire-presente-un-projet-de-loi-pour-creer-un-reseau-scolaire-commun.php