Le gouvernement du Québec négocie depuis plus d’un an la création d’une société informatique publique-privée avec CGI, dans un pari audacieux visant à reprendre le contrôle de ses données et de ses infrastructures numériques.
L’initiative, baptisée Centre d’optimisation, de développement et d’excellence numérique du Québec (CODE), repose sur une proposition rare : le fondateur de CGI, Serge Godin, serait prêt à céder à l’État québécois la propriété intellectuelle du code source de sa firme en échange d’une participation substantielle dans la nouvelle entité. Mais le projet soulève autant d’espoirs que de craintes quant au risque de créer un quasi-monopole dans l’attribution des contrats publics informatiques, dans un contexte où le fiasco de SAAQclic a coûté plus d’un milliard de dollars aux contribuables.
Un transfert de propriété intellectuelle historique
Selon des documents consultés par le Journal de Montréal, le projet CODE repose sur une structure audacieuse : le gouvernement du Québec détiendrait 51 % des parts de la nouvelle société, CGI en conserverait entre 30 et 49 %, et recevrait en contrepartie un accès privilégié à des dizaines de projets publics évalués à plus de 1,4 milliard de dollars. En échange, CGI offrirait au gouvernement un accès complet à son code source — la « recette secrète », selon l’expression employée dans les documents — permettant à Québec de développer ses propres solutions informatiques sans dépendre perpétuellement d’une technologie externe.
Ce type de transfert de propriété intellectuelle serait « l’un des plus importants dons industriels jamais consentis à l’État québécois », rapporte le Journal de Montréal. Pour mesurer l’ampleur d’un tel geste, il faut rappeler que le code source constitue l’actif le plus stratégique d’une entreprise informatique : il en représente la valeur technologique et commerciale fondamentale. Que Serge Godin — fondateur d’un empire de 14,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel et 91 000 employés à travers le monde — accepte de le partager avec l’État témoigne soit d’une vision à très long terme, soit d’un calcul économique où les retours sur investissement attendus dépassent largement la valeur cédée.
Michael Godin, président des opérations de CGI Canada, a confirmé que « le gouvernement du Québec a sollicité CGI afin de bénéficier de sa connaissance approfondie des systèmes gouvernementaux critiques », mais a refusé de commenter « le contenu des discussions ou des documents confidentiels ».
Éviter un nouveau SAAQclic : la hantise de Québec
Le contexte dans lequel naît le projet CODE est marqué par les cicatrices du scandale SAAQclic, qui a révélé au grand jour les dérives de la gestion des contrats publics en technologies de l’information. Lancée en 2023, la plateforme en ligne de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) s’est effondrée dès son lancement, engloutissant plus de 1,1 milliard de dollars selon l’estimation de la vérificatrice générale — peut-être davantage.
Une enquête publique menée par le juge Thierry Nadon (Commission Gallant) a révélé en février 2026 que des hauts dirigeants de la SAAQ avaient « délibérément menti » au gouvernement pendant des années pour dissimuler les coûts réels du projet. Le contrat avait été attribué à un consortium mené par SAP Canada et IBM, dans des conditions qui ont « miné les principes de transparence et d’équité dans les marchés publics », selon les conclusions de l’Autorité des marchés financiers (AMF). Des évaluateurs de la SAAQ avaient notamment donné une note de 100 % aux soumissions incluant SAP, et 0 % à celle combinant l’expertise de CGI et d’Oracle.
La Presse révélait en juillet 2025 que SAP était un « fournisseur récidiviste de la corruption », impliqué dans des scandales de corruption dans plusieurs pays. Le gouvernement fait maintenant affaire principalement avec des entreprises étrangères comme Oracle et SAP pour ses projets informatiques majeurs, une dépendance que le ministre Gilles Bélanger juge insoutenable.
| Projet/Société | Partenaires technologiques | Statut | Coût estimé/Dépassement |
|---|---|---|---|
| SAAQclic (SAAQ) | SAP Canada, IBM | Échec — plateforme effondrée (2023) | > 1,1 milliard $ (estimation VG) |
| Dossier santé numérique (Santé Québec) | Epic Systems (É.-U.), Microsoft Azure | En cours — lancement prévu 2026 | Données hébergées aux États-Unis |
| Projet CODE (en négociation) | CGI (Québec), sous-traitants locaux | Phase de conception | 110 millions $ (travaux préliminaires provisionnés) |
| Besoins totaux en TI (10 ans) | — | Évaluation ministérielle | 19 milliards $ (dont 9 milliards $ budgétés) |
Tableau 1. Panorama des principaux projets informatiques gouvernementaux québécois et leur statut.
La souveraineté numérique comme impératif stratégique
Le ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, a fait de la souveraineté numérique sa priorité absolue. « Les menaces au niveau des données et de nos contenus sont évidentes », a-t-il déclaré à Radio-Canada en février 2026, citant l’exemple des avions de chasse F-35 dont les États-Unis peuvent théoriquement contrôler le fonctionnement à distance via le code source. « Si le gouvernement américain peut décider de contrôler les F-35 qu’on achète chez lui, il peut contrôler plusieurs autres choses. »
Dans l’« Énoncé de politique de souveraineté numérique et d’approvisionnement en technologie de l’information » présenté le 13 février 2026 devant la Chambre de commerce de Gatineau, M. Bélanger a dénoncé le fait que « 90 % » des données sensibles des Québécois — informations bancaires, dossiers médicaux, permis de conduire, revenus — sont actuellement hébergées dans les nuages informatiques des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). « Ces données-là pourraient être vendues à des compagnies d’assurance, comme un profilage », a-t-il averti.
Son plan : rapatrier toutes les données sensibles sur des serveurs québécois, favoriser l’utilisation de logiciels libres, développer l’expertise locale et, surtout, modifier les règles d’appels d’offres pour privilégier les entreprises d’ici. « Pour développer des compétences au Québec, il faut gagner des projets. Actuellement, la façon de fonctionner au niveau des appels d’offres rend ça un peu complexe », a-t-il reconnu.
La Loi sur les contrats des organismes publics permet, avec l’autorisation du Conseil du Trésor, de retenir des « enjeux stratégiques ou nationaux » dans les appels d’offres afin de prioriser certaines entreprises. C’est cette disposition que Québec entend invoquer pour justifier le partenariat avec CGI et d’autres firmes locales comme Levio et Cofomo.
Le risque du quasi-monopole : quand la solution devient le problème
Mais c’est précisément sur ce point que le projet CODE suscite des inquiétudes. « Selon nos informations, des craintes existent quant au risque que CGI se retrouve en position dominante, voire en quasi-monopole dans les projets informatiques du gouvernement », rapporte le Journal de Montréal. Avec une participation pouvant aller jusqu’à 49 % dans CODE et un accès privilégié à la quarantaine de projets gouvernementaux sur la table, CGI pourrait capter une part considérable des 19 milliards de dollars de besoins identifiés sur dix ans.
Le gouvernement assure que des garde-fous sont prévus : CGI aurait l’obligation de sous-traiter « entre 30 et 50 % de chaque projet » à des fournisseurs québécois, et les ministères conserveraient « la possibilité de recourir aux appels d’offres traditionnels et de choisir une autre entreprise ». Mais ces promesses seront-elles tenues dans la pratique ? L’histoire récente des mégaprojets publics — du métro de Laval à la construction du CHUM — montre que les bonnes intentions initiales cèdent souvent sous la pression des impératifs de calendrier et des relations établies avec un fournisseur unique.
Le Conseil canadien des innovateurs (CCI), qui représente des entreprises technologiques canadiennes, salue l’intention de Québec tout en pointant des contradictions. « Alors même que le ministre Bélanger parle de mieux soutenir les entreprises locales et, surtout, de sécuriser nos données sensibles, Santé Québec s’apprête à accorder le contrat du projet d’identité numérique à une multinationale américaine », a déploré Jean-François Harvey, directeur pour le Québec du CCI, à La Presse en février 2026. Il fait référence au Dossier santé numérique, confié à Epic Systems et hébergé sur les serveurs d’Azure (Microsoft), aux États-Unis.
Le CCI suggère à Québec de s’inspirer du modèle européen, « qui permet aux autorités publiques d’acquérir des services auprès de plusieurs fournisseurs en compétition », ce qui réduit les risques de dérapage et favorise la collaboration. « Ça fait du bien de voir le ministre Bélanger prendre le leadership autour d’une question aussi importante pour l’économie du Québec », nuance M. Harvey, mais la vigilance reste de mise.
Un projet pilote suspendu par la course à la chefferie
Le projet CODE devait être mis en œuvre dès avril 2026, avec un premier projet pilote à La Financière agricole du Québec. Des travaux préliminaires totalisant 110 millions de dollars sont d’ailleurs déjà provisionnés au budget. Mais la course à la direction de la Coalition Avenir Québec (CAQ), déclenchée par le retrait de François Legault, semble avoir ralenti le processus, selon le Journal de Montréal.
Le ministre Gilles Bélanger n’a pas nié les informations révélées, mais n’a pas souhaité accorder d’entrevue. Dans une déclaration sur Facebook, il a qualifié « la souveraineté numérique » de « lueur d’espoir locale », y voyant « une promesse d’investir dans nos fleurons québécois » et dans leur expertise. Une formulation prudente qui témoigne du caractère sensible du dossier, à la croisée des enjeux économiques, technologiques et politiques.
CGI, fleuron québécois et acteur mondial
CGI occupe une place unique dans le paysage économique québécois. Fondée en 1976 par Serge Godin à Québec, la firme est devenue l’une des plus grandes entreprises de technologies de l’information au monde, avec un chiffre d’affaires de 14,7 milliards de dollars en 2024 et quelque 91 000 employés répartis dans plusieurs pays. Son siège social demeure à Montréal, et la Caisse de dépôt et placement du Québec (La Caisse) figure parmi ses principaux actionnaires, détenant 8,66 % du capital-actions selon les données de décembre 2025.
Cette imbrication entre l’État québécois (via La Caisse) et CGI n’est pas nouvelle. Elle remonte aux années 1980, lorsque la Caisse a soutenu financièrement l’expansion de la jeune entreprise. Aujourd’hui, le partenariat envisagé dans le cadre du projet CODE représente une étape supplémentaire dans cette relation historique — mais avec des enjeux autrement plus stratégiques : il ne s’agit plus seulement de financer une entreprise, mais de lui confier une part substantielle de l’infrastructure numérique de l’État.
Entre pragmatisme et vision : le pari de Québec
Le ministère du Numérique estime que la création de CODE permettrait au gouvernement d’économiser « environ 10 milliards de dollars sur un horizon de 10 ans », en centralisant les solutions numériques des ministères et organismes pour éviter de « payer à répétition pour les mêmes besoins ». Une promesse alléchante, mais qui repose sur une hypothèse : que la nouvelle société publique-privée sera plus efficace, moins coûteuse et mieux gérée que les arrangements actuels avec les fournisseurs étrangers.
L’histoire des projets publics en technologie de l’information, au Québec comme ailleurs, invite à la prudence. Les promesses d’économies d’échelle se heurtent souvent à la complexité technique, aux changements de priorités politiques et aux dépassements de coûts. Mais l’alternative — perpétuer la dépendance envers des géants américains qui hébergent nos données les plus sensibles sur des serveurs soumis au Patriot Act et au Cloud Act — comporte elle aussi des risques considérables, comme l’a rappelé le ministre Bélanger.
Le projet CODE cristallise ainsi une tension fondamentale de notre époque numérique : comment concilier souveraineté, efficacité économique et ouverture à la concurrence dans un domaine aussi stratégique que les infrastructures informatiques de l’État ? La réponse que Québec apportera à cette question, dans les mois à venir, dessinera l’architecture numérique de la province pour les décennies à venir.
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Sources
[1] Anonyme. (2026, 8 avril). Souveraineté numérique : pour ses coûteux contrats informatiques, Québec veut créer une nouvelle société avec CGI. Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2026/04/08/souverainete-numerique–pour-ses-couteux-contrats-informatiques-quebec-veut-creer-une-nouvelle-societe-avec-cgi
[2] Radio-Canada. (2026, 13 février). 1,4 milliard de dollars pour des projets numériques développés au Québec. ICI Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2228456/projet-numerique-gouvernement-quebec
[3] Vailles, F. (2026, 13 février). Québec veut renforcer son indépendance numérique. La Presse. https://www.lapresse.ca/affaires/techno/2026-02-13/quebec-veut-renforcer-son-independance-numerique.php
[4] CBC News. (2026, 13 janvier). SAAQclic project undermined principles of transparency and fair competition, investigation finds. https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/saaqclic-amp-investigation-9.7043648
[5] CBC News. (2026, 16 février). Quebec auto board officials lied to hide costs of botched SAAQclic project, inquiry finds. https://www.cbc.ca/news/canada/montreal/gallant-commission-report-9.7090341
[6] Shields, A. (2025, 8 juillet). Fiasco SAAQclic : SAP, un fournisseur « récidiviste » de la corruption. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/2025-07-08/fiasco-saaqclic/sap-un-fournisseur-recidiviste-de-la-corruption.php
[7] Coalition Avenir Québec. (2026, 13 février). Le Québec se dote d’une vision forte pour sa souveraineté numérique. https://coalitionavenirquebec.org/fr/blog/2026/02/13/le-quebec-se-dote-dune-vision-forte-pour-sa-souverainete-numerique/
[8] Yahoo Finance. (2025, 31 décembre). Principaux détenteurs de capital-actions CGI Inc. (GIB-A.TO). https://fr.finance.yahoo.com/quote/GIB-A.TO/holders/
[9] La Caisse de dépôt et placement du Québec. (2026, 25 février). La Caisse affiche un rendement de 9,3 % en 2025 et son actif net atteint 517 G$. https://www.lacaisse.com/fr/actualites/communiques/caisse-affiche-rendement-93-2025-actif-net-atteint-517-g
[10] CIO. (2025, 18 juin). SAP, IBM slammed for role in Quebec auto insurance board ERP overhaul fiasco. https://www.cio.com/article/4009449/sap-ibm-slammed-for-role-in-quebec-auto-insurance-board-erp-overhaul-fiasco.html