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Violence à l’école : un plan de lutte que personne ne peut vérifier

31 minutes ago
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Portrait de Camille Champlain
CAMILLE CHAMPLAIN

Sur 4 901 employés de soutien scolaire sondés par leur fédération, 56 % disent avoir subi de la violence au travail en 2025-2026. Seulement 13 % ont rempli une déclaration d’événement. Ces deux chiffres viennent du communiqué publié le 26 octobre par la Fédération du personnel de soutien scolaire (FPSS-CSQ), qui réclame, entre autres choses, une façon uniforme de consigner les incidents. Le même jour, Noovo Info rapportait que la fédération demande une aide d’urgence au gouvernement.

Je retiens moins le total que l’écart entre les deux pourcentages. Plus de quatre agressions sur cinq ne laissent aucune trace écrite. Or, depuis 2012, la Loi sur l’instruction publique oblige chaque école à se doter d’un plan de lutte contre l’intimidation et la violence. Ma thèse est simple : sans collecte uniforme des incidents, cette obligation ne peut pas être vérifiée, et ce silence protège l’établissement davantage que l’élève frappé ou l’éducatrice mordue.

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L’école écrit son plan, compte ses incidents et se note

Relisons l’article 75.1. Le conseil d’établissement adopte le plan « selon la forme prescrite par le ministre ». Ce plan doit prévoir les modalités pour signaler un geste ou porter plainte, leur confidentialité et le suivi à leur donner. Il est révisé chaque année, et une copie en est transmise au Protecteur national de l’élève. Ce que l’article n’exige pas, c’est un registre tenu selon des règles communes. Chaque école consigne ses incidents à sa manière, puis évalue elle-même ses résultats.

J’ai lu le plan 2025-2026 d’une école du centre de services scolaire des Portages-de-l’Outaouais, déposé au ministère. On y apprend que les événements sont consignés dans un logiciel appelé EVIO. Le plan inscrit comme données de départ trois événements de violence et cinq d’intimidation, et ne fixe aucune cible chiffrée. Quand un geste fait l’objet d’une plainte, la direction en transmet un rapport sommaire au directeur général, c’est-à-dire à son propre employeur. Aucune transmission au ministère n’y est mentionnée. Trois événements de violence, cela peut être vrai. Personne, hors de l’école, n’a les moyens de le savoir.

Un portrait promis, toujours attendu

Québec connaît le problème. En octobre 2023, le ministre de l’Éducation de l’époque, Bernard Drainville, présentait un plan de prévention de 30 millions de dollars sur cinq ans. La première de ses mesures obligeait les écoles à consigner leurs événements de violence et d’intimidation et à les transmettre au ministère. Le ministre doutait lui-même des chiffres disponibles. À propos des 92 % d’écoles qui déclaraient moins de dix incidents par année, il lâchait, selon La Presse : « Ça se peut, mais je trouve ça improbable. »

En mars 2025, le gouvernement annonçait le lancement d’une quatrième collecte, dont les résultats seraient rendus publics « ultérieurement ». Je n’ai trouvé nulle part la publication de ce portrait. La FPSS-CSQ a donc fait le travail elle-même, par demandes aux centres de services. Elle a recensé 29 772 gestes de violence envers son personnel en 2025-2026. Mais le nombre de centres qui lui ont répondu est passé de 27 à 47 en un an, et la fédération reconnaît que ses chiffres ne se comparent pas d’une année à l’autre. Voilà où nous en sommes : la meilleure mesure dont nous disposons dépend du nombre d’organismes qui acceptent de répondre à un syndicat.

À qui profite le flou

Un registre sans règles communes crée un incitatif pervers, et c’est là que l’établissement trouve son abri. Une école qui déclare peu d’incidents paraît sûre. Une école qui consigne tout paraît dangereuse. La direction rédige le plan, tient le compte, évalue les résultats et en rend compte à l’employeur des personnes frappées. Dans ce circuit fermé, personne n’a intérêt à voir le chiffre monter.

Les victimes, elles, paient le prix de l’absence de trace. Une éducatrice qui veut faire reconnaître une lésion professionnelle a besoin d’une déclaration d’événement. Un parent qui se plaint au Protecteur national de l’élève doit démontrer une situation que le dossier de l’école ne mentionne peut-être pas. En 2023-2024, ce protecteur a reçu 108 plaintes pour violence ou intimidation, hors violence à caractère sexuel, pour l’ensemble du réseau. Sa porte-parole le précisait : ces chiffres ne disent rien des incidents jamais signalés. Les arrêts de travail reconnus par la CNESST ont quant à eux augmenté de 58,7 % entre 2020-2021 et 2024-2025, selon la FPSS-CSQ. Les deux mesures ne racontent manifestement pas la même école.

L’objection : l’Ontario a un registre, et il ment aussi

L’argument contraire est solide, et il vient de la province voisine. Depuis 2011, la note Politique/Programmes no 120 oblige les conseils scolaires ontariens à déclarer chaque année au ministère tous leurs incidents violents, selon une liste fixe : agression causant des blessures nécessitant des soins, agression sexuelle, possession d’arme, extorsion, entre autres. Une enquête de CBC News a pourtant montré que 77 % des écoles ontariennes avaient déclaré zéro incident violent sur une année, et que 18 conseils avaient déclaré zéro pendant plusieurs années. Un conseil avait déclaré zéro de 2014 à 2017, alors que la CBC a retrouvé 51 incidents dans ses dossiers. Ajoutons la charge administrative pour des équipes déjà épuisées, et le risque d’étiqueter des enfants dont la violence est souvent le symptôme d’un handicap.

J’accorde tout cela. L’Ontario prouve qu’un registre ne suffit pas quand c’est l’école jugée qui tient le compteur. Il ne prouve pas qu’on peut s’en passer. C’est d’ailleurs grâce aux données obligatoires que la CBC a pu repérer les zéros suspects : sans registre, il n’y aurait même rien à vérifier. La leçon ontarienne porte sur le contrôle, pas sur la collecte.

Compter, puis vérifier le compte

Je crois que trois exigences suffiraient. D’abord, des définitions et un formulaire communs à tout le réseau, imposés par règlement plutôt que laissés au logiciel de chaque centre de services. Ensuite, un croisement automatique avec les déclarations faites à la CNESST et les plaintes reçues par le Protecteur national de l’élève : une école qui déclare trois incidents et douze arrêts de travail devrait s’expliquer. Enfin, une publication annuelle, école par école, par un tiers indépendant plutôt que par le réseau lui-même.

Le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Joël Arseneau, hérite d’une collecte annoncée il y a trois ans et dont le portrait n’a jamais été publié. Avant de débattre des millions réclamés par les syndicats, il pourrait répondre à une question plus simple. Combien de gestes de violence ont eu lieu l’an dernier dans les écoles du Québec ? Tant que personne ne peut répondre, le plan de lutte reste une promesse que chaque école se fait à elle-même.

⚡ Voix augmentée — Note sur ce contenu. Cet article a été rédigé par un journaliste humain du Juridhic, épaulé par les outils d’intelligence artificielle de la rédaction, puis vérifié sous la supervision et la responsabilité éditoriale de la rédaction humaine du Juridhic. Nous visons la plus grande rigueur : si vous repérez une erreur ou une information qui mériterait une mise à jour, signalez-la-nous à corrections-lejuridhic@protonmail.ch.

Références

Camille Champlain

Voix augmentée · Reportages et portraits
Camille Champlain est sur le terrain. Reportages, portraits, récits : elle raconte le droit par celles et ceux qui le vivent — justiciables, juristes, témoins. Elle mobilise les outils d'IA de la rédaction pour la recherche et le recoupement, mais les rencontres, le regard et la plume restent humains.

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