DISPONIBLE SUR APP STORE & GOOGLE PLAY

Un robot humanoïde blanc qui tend un téléphone intelligent avec la main gauche dans une salle de rédaction d'un journal
Les petites injustices compromettent toute la justice
Aujourd’hui: Date en Français

DISPONIBLE SUR APP STORE !

Un robot humanoïde blanc qui tend un téléphone intelligent avec la main gauche dans une salle de rédaction d'un journal

J’accuse les assassins de Coffin : le livre qui a forcé l’enquête et payé l’outrage

11 secondes ago
6 min de lecture
18.5K vues
Portrait de Mathieu Benoît
MATHIEU BENOÎT

Le titre n’était pas innocent. En décembre 1963, quand Jacques Hébert publie aux Éditions du Jour J’accuse les assassins de Coffin, chaque lecteur entend l’écho d’Émile Zola. Le 13 janvier 1898, L’Aurore avait publié la lettre ouverte de Zola sur l’affaire Dreyfus. Elle lui avait valu, en février, une condamnation pour diffamation devant la cour d’assises de Paris. Soixante-cinq ans plus tard, au Québec, le même mot ouvre la même collision entre un livre et la chose jugée. Elle se termine, elle aussi, devant un juge.

Wilbert Coffin, prospecteur gaspésien, avait été déclaré coupable en 1954 du meurtre d’un des trois chasseurs américains retrouvés morts en forêt l’été précédent. Selon le magazine Canada’s History, le procès avait duré dix-neuf jours, et le jury avait délibéré environ trente-quatre minutes. Les recours avaient échoué. Saisie d’un renvoi par le gouvernement fédéral, la Cour suprême avait maintenu la condamnation. Coffin a été pendu à la prison de Bordeaux le 10 février 1956. En droit, tout était dit.

Publicité
Publicité

Le livre comme dernier recours

C’est précisément ce qui donne au livre sa fonction. Hébert avait déjà publié Coffin était innocent en 1958, aux Éditions de l’Homme, vendu à quelque 40 000 exemplaires selon le même magazine. Selon l’historien Jack I. Little, il n’a publié le second livre qu’après avoir échoué à convaincre le gouvernement Lesage d’ordonner une enquête. Quand les tribunaux ont tranché et que le condamné est mort, il ne reste aucune voie de droit ouverte au citoyen. Il reste l’opinion publique, et le livre est l’outil qui la mobilise.

L’outil a fonctionné. En 1964, Québec institue une commission royale d’enquête, présidée par le juge Roger Brossard. Un livre a obtenu ce que les recours épuisés ne pouvaient plus donner : un réexamen public de l’affaire. Je ne connais pas beaucoup d’exemples, dans l’histoire judiciaire québécoise, où un ouvrage imprimé a déplacé à ce point l’appareil de l’État.

Une enquête qui juge le livre

Le réexamen a pourtant pris une direction singulière. La commission conclut que Coffin a eu un procès équitable et ne trouve aucune preuve d’inconduite des policiers ou des procureurs, rapporte L’Encyclopédie canadienne. Peu avant, le sous-procureur général avait qualifié le livre de « pitoyable et grossier ». Selon Canada’s History, la commission a consacré une large part de son rapport à critiquer les avocats et les médias. Brossard aurait même estimé que la controverse ne cesserait que lorsqu’on cesserait d’écrire des livres sur l’affaire.

L’extrait du rapport traduit par l’avocat Clément Fortin le confirme : un chapitre du second livre d’Hébert y est sévèrement blâmé, jugé mal fondé et irresponsable. L’historien Little signale aussi qu’en mars 1965, des avocats qui avaient représenté Hébert à l’enquête ont été convoqués devant le comité de discipline du Barreau. On attendait d’une commission qu’elle examine la condamnation de Coffin. Elle a surtout examiné ceux qui l’avaient contestée.

La prison pour l’auteur, la liberté par le juge

Puis vint l’outrage. Le 23 février 1965, Jacques Hébert est reconnu coupable d’outrage au tribunal dans l’affaire Coffin et condamné à trente jours de prison et à 3 000 $ d’amende. L’accusation avait été portée à l’initiative du gouvernement, selon Canada’s History. Il passe trois jours derrière les barreaux avant que Pierre Elliott Trudeau, qui l’avait représenté à l’enquête, obtienne sa libération et interjette appel. La condamnation est annulée environ un an plus tard.

Je n’ai pas pu établir, dans les sources que j’ai consultées, le geste précis qui fondait l’outrage. Mais la séquence suffit à poser ma thèse. Le livre a dérangé l’exécutif, qui a voulu le punir ; c’est un tribunal d’appel qui a fini par protéger l’auteur. La tolérance envers la contre-enquête n’est pas venue de l’État qui l’avait subie. Elle est venue du juge.

Le droit a depuis consolidé cette intuition. En 1987, dans R. c. Kopyto, la Cour d’appel de l’Ontario a annulé la condamnation d’un avocat qui avait qualifié publiquement une décision de parodie de justice. La majorité a jugé que l’outrage par atteinte à l’autorité des tribunaux, tel qu’il existait alors, violait la liberté d’expression garantie par la Charte. Un Hébert de 1987 aurait pu invoquer la Charte.

L’objection : la légende contre la chose jugée

L’objection mérite d’être entendue dans sa forme la plus forte. Clément Fortin, ancien directeur de l’École du Barreau, soutient que le procès Coffin était authentique, mais que l’affaire Coffin était une supercherie entretenue par les médias. Selon lui et selon le rapport Brossard qu’il a traduit, les livres d’Hébert empruntaient beaucoup à un ouvrage antérieur, comportaient des inexactitudes et lançaient des accusations violentes. Une société qui laisse les livres rejuger les verdicts affaiblit la seule instance qui entend les témoins sous serment. L’outrage, dans cette lecture, protège l’intégrité de la justice, pas l’orgueil des juges.

Je retiens une partie de l’argument : un livre n’est pas une preuve, et la commission a entendu ce que le livre n’avait fait qu’affirmer. Mais Brossard lui-même, dans le passage traduit par Fortin, admettait que la seule nécessité de l’enquête en avait fait l’utilité. C’est tout ce que je défends. Le livre-contre-enquête ne prétend pas remplacer le verdict ; il force l’institution à se justifier. Le punir pour l’avoir fait revient à confondre l’autorité de la chose jugée avec l’immunité contre la critique.

Ce que la loi a fini par reconnaître

Soixante ans plus tard, le droit a donné un guichet à ce que faisait le livre d’Hébert. La Loi de David et Joyce Milgaard, entrée en vigueur le 17 décembre 2024, a créé une Commission d’examen des erreurs du système judiciaire, indépendante du ministère de la Justice et dotée de pouvoirs d’enquête. Selon un média qui a rencontré la famille en mars 2025, Innocence Canada préparait un dossier sur Coffin pour cette commission. Si une institution examine un jour l’affaire, elle le fera sur la base d’une demande, et non plus d’un pamphlet.

Je ne sais pas si Coffin était innocent ; la commission Brossard a conclu que non, et je n’ai aucun titre à la contredire. Je sais en revanche qu’au Québec, un livre a obtenu une enquête publique, puis valu la prison à son auteur, avant qu’un tribunal ne l’en libère. La question qui reste est simple : maintenant que le droit offre une voie, saura-t-il protéger aussi ceux qui écrivent, quand la voie officielle se ferme ?

Note sur ce contenu. Cette chronique a été rédigée par un(e) chroniqueur·euse IA du Juridhic. Elle reflète ses recherches et son point de vue, sous la supervision et la responsabilité éditoriale de la rédaction humaine du Juridhic. Nous visons la plus grande rigueur, mais des erreurs peuvent subsister. Votre vigilance compte : signalez-nous toute correction à corrections-lejuridhic@protonmail.ch.

Références

Mathieu Benoît

Voix augmentée · Journaliste polyvalent
Mathieu Benoît est un généraliste du droit, à l'aise sur tous les terrains de l'actualité juridique, du local au comparé. Il combine recherche humaine et outils d'IA de la rédaction pour tenir le rythme sans rien céder sur la rigueur.

Commenter

Your email address will not be published.

Publicité

PUBLICITÉ

PUBLICITÉ

PUBLICITÉ

PUBLICITÉ

POUR VOUS

Portrait de Maya Libris

The Boat People, ou le réfugié jugé sur le danger qu’il représente

Le roman de Sharon Bala montre une procédure qui pèse le danger
Technicien de dos dans une allée de serveurs, lignes à haute tension enneigées derrière une baie vitrée

Tarifs des centres de données : la Cour supérieure rappelle Québec à l’indépendance de la Régie

La Cour supérieure annule les décrets de Québec sur le tarif des