« Je ne croyais pas que c’était possible, en 2026 », a confié le directeur du SPVM, Fady Dagher, la voix brisée, en annonçant vendredi soir le démantèlement d’une équipe entière de patrouilleurs au poste 39 de Montréal-Nord. Seize agents écartés, deux suspendus, un dossier au Directeur des poursuites criminelles et pénales, des allégations qui glacent — des mèches de cheveux coupées à des hommes appréhendés et conservées comme des trophées. Sa stupeur est sincère, et je ne la mets pas en doute. Mais elle est, en elle-même, le cœur du problème. Car ce qui vient de remonter à la surface n’était ni imprévisible ni inédit : dix ans de données le laissaient présager. Le scandale du poste 39 n’est pas l’iceberg. Il en est la pointe.
Disons d’emblée ce qui doit l’être : aucune accusation n’a été déposée, et la présomption d’innocence protège entièrement les seize policiers. Le DPCP, organe indépendant, évaluera un événement précis; le processus déontologique suivra son cours. Une chronique n’est pas un tribunal, et je n’en rendrai pas le verdict. Mais il est une chose qu’on peut affirmer sans préjuger d’aucune culpabilité individuelle : le terrain sur lequel ces gestes auraient été commis est, lui, parfaitement documenté.
Le réflexe de la « pomme pourrie »
Devant l’horreur, l’esprit cherche un refuge, et il en existe un, commode : la théorie des brebis galeuses. Quelques individus dévoyés, une équipe de nuit qui aurait basculé, un dérapage que l’institution, dès qu’elle l’apprend, tranche dans le vif. Le récit est rassurant parce qu’il circonscrit le mal : il le réduit à seize noms, le sépare du corps sain, et permet à chacun de se rendormir. Le directeur lui-même, en parlant d’agents qui « ternissent l’uniforme », emprunte malgré lui cette grammaire — celle de la souillure localisée, qu’on retire pour que le reste demeure pur.
Je comprends ce réflexe. Mais en sociologie comme en droit, une question le défait : si le problème se limitait à quelques tempéraments déviants, pourquoi les chiffres collectifs, eux, ne bougent-ils pas depuis dix ans ?
Ce que disent dix ans de chiffres
Voici l’iceberg. Deux rapports indépendants, commandés par le SPVM lui-même et pilotés par les chercheurs Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone, ont mesuré la pratique des interpellations. Le premier, en 2019, établissait que les personnes noires et autochtones avaient quatre à cinq fois plus de risques d’être interpellées que les personnes blanches. Le second, en 2023, sur les données de 2021, chiffrait un risque six fois plus élevé pour les personnes autochtones, 3,5 fois pour les personnes noires, 2,6 fois pour les personnes arabes — et jusqu’à onze fois pour les femmes autochtones.
Le plus accablant n’est pas l’ampleur des écarts : c’est leur immobilité. De 2014 à 2023, malgré un « virage culturel » amorcé en 2020, les taux n’ont, selon les chercheurs, pas bougé d’un iota. Une décennie d’engagements, de plans d’action, de bonnes intentions, pour un surplace statistique. C’est la signature même d’un phénomène structurel : non pas la somme de mauvaises volontés individuelles, mais un système qui produit les mêmes résultats quelles que soient les personnes qui l’animent. Les chercheurs et la Commission des droits de la personne en ont tiré la conclusion qui s’imposait, réclamant un moratoire sur les interpellations non rattachées à un crime précis. Le SPVM a maintenu la pratique.
Le chiffre noir : pourquoi on ne voit que la pointe
La criminologie a un mot pour ce qui n’est jamais ni signalé, ni enregistré, ni jugé : le « chiffre noir ». Il désigne l’écart, souvent vertigineux, entre les faits commis et les faits connus. Or, par quel miracle l’affaire du poste 39 a-t-elle franchi la surface ? Non par une caméra, non par une plainte citoyenne — combien, justement, n’ont « pas eu l’impression d’être entendues », pour reprendre les mots de la mairesse —, mais parce que des policiers du même poste, indignés, ont brisé le silence et dénoncé leurs collègues. Le directeur a salué, à juste titre, leur courage.
Mais réfléchissons à ce que ce courage révèle. S’il a fallu un acte aussi exceptionnel pour qu’un seul cas émerge, que reste-t-il sous la ligne de flottaison, là où la solidarité d’équipe tient lieu de loi du silence ? Et l’institution, quand on la laisse seule face à ses chiffres, quel est son premier réflexe ? On l’a appris en 2024 : les chercheurs mandatés par le SPVM pour étudier le profilage ont dénoncé des pressions et des tentatives d’« encadrer » leur travail — une ingérence que le professeur Mulone disait n’avoir jamais vue de sa carrière. Voilà l’instinct structurel : non pas exposer le problème, mais gérer son image. Quand le réflexe d’un corps est de discipliner ceux qui le mesurent, on comprend pourquoi la pointe seule perce, et si rarement.
Ce poste n’est pas un territoire neutre, du reste. C’est à Montréal-Nord que Fredy Villanueva, 18 ans, est mort sous les balles d’un policier en 2008. Cette pointe-là aussi avait surgi, suivie d’une enquête, de promesses, de plans. Dix-sept ans plus tard, l’iceberg est toujours là.
La meilleure version de l’autre lecture
Soyons honnête envers la thèse adverse, car elle a sa part de vérité. Couper des cheveux pour s’en faire des trophées, si les faits se confirment, relève d’une cruauté aberrante que la majorité des milliers de policiers de Montréal n’imaginerait jamais — et il serait injuste de salir, par contagion rhétorique, ceux qui font leur travail avec intégrité. On peut aussi soutenir que, cette fois, le système a fonctionné : la dénonciation interne a eu lieu, la direction a agi vite, fermement, et a confié l’examen criminel à une autorité indépendante plutôt que de l’étouffer. C’est l’inverse d’un camouflage. Et le directeur Dagher, qui a lui-même été victime de profilage, a fait de cette lutte une cause personnelle depuis trois décennies. Ce ne sont pas de minces faits.
Je les accorde tous. Mais l’aberration individuelle et le motif structurel ne s’excluent pas — ils coexistent, et c’est précisément le piège. Le geste-trophée est extrême; le terrain qui le rend pensable, banal et mesuré. Traiter le premier comme toute l’histoire, c’est offrir à la collectivité une catharsis : on punit les coupables, on est soulagé, on tourne la page — et l’on retrouvera intacte, en 2030, la même stupeur devant la même pointe. La fermeté de vendredi sera vaine si elle reste un exorcisme plutôt qu’un diagnostic.
Le Québec se déchire sur un mot — « systémique » — comme si le reconnaître revenait à accuser chaque policier d’être raciste. C’est un contresens. Reconnaître qu’un système produit des effets discriminatoires, ce n’est pas condamner les individus : c’est cesser de leur faire porter, seuls, le poids d’une mécanique qui les dépasse. La vraie fermeté ne consiste pas à retirer seize uniformes et à se déclarer surpris. Elle consiste à regarder l’iceberg en face : à rouvrir le débat sur le moratoire enterré, à publier les données sans entraver ceux qui les analysent, à mesurer le succès non au nombre de scandales tranchés, mais au jour où les chiffres, enfin, bougeront. Ce jour-là, un directeur de police pourra dire qu’il ne croyait pas cela possible — et, pour une fois, avoir raison.
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Références
- Radio-Canada. (2026, 12 juin). SPVM : 16 policiers visés par une enquête pour des gestes haineux et racistes. ici.radio-canada.ca
- Le Devoir. (2026, 12 juin). Une équipe de policiers du SPVM démantelée pour comportements racistes. ledevoir.com
- CBC News. (2026, 13 juin). SPVM cracks down on Montréal-Nord unit suspected of co-ordinated racist behaviour. cbc.ca
- Armony, V., Hassaoui, M., Mulone, M. et Boatswain-Kyte, A. (2023, juin). Interpellations policières et profilage racial — rapport du 2e mandat. SPVM / CRIDAQ-UQAM. spvm.qc.ca
- Le Devoir. (2023, 5 juillet). Interpellations policières — une pratique « injustifiable ». ledevoir.com
- Journal Métro. (2023, 22 juin). Profilage racial : le SPVM fait du surplace, selon un nouveau rapport. journalmetro.com
- Le Devoir. (2024, 26 juillet). Les manigances de la police de Montréal pour s’ingérer dans la recherche. ledevoir.com
- Bergeron, L. (2026, 13 juin). Équipe de policiers démantelée à Montréal-Nord : un dossier au DPCP, un contexte qui dépasse le poste 39. Le Juridhic. lejuridhic.ca






