Le 30 mai, au parc des Vétérans de Shawinigan, une vingtaine d’individus masqués ont retourné la devise du Québec contre lui-même : « Je me souviens d’un Québec blanc ».
La formule a quelque chose d’obscène, parce qu’elle est habile. Elle ne crie pas la haine ; elle la drape dans la mémoire collective, transforme un serment de fidélité historique en acte de propriété ethnique. Trois jours plus tard, les quatre partis de l’Assemblée nationale adoptaient, à 104 voix contre zéro, des motions condamnant le racisme. Le geste est rare. Il est aussi, disons-le, le moins coûteux qui soit.
Car derrière l’unanimité, deux questions demeurent, et ce sont des questions de droit. La haine progresse-t-elle vraiment ? Et si la loi l’interdit, pourquoi la voit-on prospérer en plein jour, banderole au vent ? Je crois que la réponse à la seconde explique la première : nous avons les lois, nous n’avons pas la volonté de les faire vivre.
Une digue qui cède, lentement mais sûrement
Commençons par les faits, car une opinion qui n’en a pas n’est qu’une humeur. Statistique Canada a recensé 4 882 crimes haineux déclarés par la police en 2024. Le nombre a plus que doublé depuis 2018 — une hausse de 169 % en six ans. Soyons honnête : 2024 a marqué un plateau (le taux par 100 000 habitants a même reculé de 2 %), et les données provisoires de 2025 amorcent une légère baisse nationale. Quiconque vous dira que tout explose ment par les chiffres.
Mais la moyenne nationale masque le Québec. À Montréal, le SPVM a rapporté 375 crimes haineux en 2024 (+6,2 %) et 202 incidents (+18,1 %), dont près de la moitié visaient l’origine ethnique ou la couleur de peau. À Québec, le Service de police est plus brutal encore : 52 crimes haineux en 2020, 105 en 2024 — un doublement en cinq ans. Et lorsque l’actualité internationale s’enflamme, les courbes suivent : après le 7 octobre 2023, les actes antisémites recensés par le SPVM ont bondi de 92 à 212 en un an, pendant que les incidents anti-arabes et antimusulmans doublaient.

| Indicateur | Donnée vérifiée |
|---|---|
| Crimes haineux au Canada (2018 → 2024) | +169 % |
| SPVM — crimes haineux 2024 | 375 (+6,2 %) |
| Service de police de Québec (2020 → 2024) | 52 → 105 |
| Actes antisémites SPVM, un an après le 7-Octobre | 92 → 212 |
La dégradation n’est donc pas un feu de paille de 2024 : c’est une tendance de fond, ancrée dans les grandes villes québécoises, et surtout — c’est là le vrai signal — elle change de nature. On n’en est plus au graffiti anonyme ni au courriel ordurier. On en est à la manifestation organisée, au visage couvert, à la banderole assumée, au recrutement par des réseaux que le chef du Parti québécois lui-même a décrits comme des « active clubs » utilisant le sport pour normaliser l’extrémisme. Les chercheurs ont un mot pour cela : la haine se « décomplexe ». Ce n’est pas le nombre qui m’inquiète. C’est l’aisance.
Une loi solide — et largement lettre morte
Le Québécois moyen croit souvent que la loi est désarmée face à ces gestes. C’est faux. Le Code criminel réprime l’incitation publique à la haine et la fomentation volontaire de la haine (art. 319), l’encouragement au génocide (art. 318), les menaces de mort (art. 264.1) et le méfait haineux, graffiti compris (art. 430). La Cour suprême a validé cet arsenal il y a trente-cinq ans dans Keegstra, puis l’a confirmé dans Whatcott en 2013. La liberté d’expression, faut-il le rappeler à ceux qui la brandissent sous les photos de Shawinigan, protège le citoyen contre l’État — pas contre la réprobation de ses concitoyens, et certainement pas contre le Code criminel.
Le problème n’est donc pas le texte. C’est son application. Une étude citée par le ministère de la Justice du Canada a recensé, dans la jurisprudence publiée entre 2007 et 2021, à peine une cinquantaine de décisions retenant la haine comme circonstance aggravante. Une cinquantaine, en quatorze ans, pendant que les services de police comptabilisaient des milliers d’affaires par année. Comment expliquer ce gouffre ? En partie par un verrou voulu par le législateur : aucune poursuite pour fomentation de la haine ne peut être engagée sans le consentement du procureur général. Ce verrou, conçu comme une « soupape de sécurité » contre les poursuites abusives, est trop souvent devenu un frein permanent. Une loi que l’on n’applique pas n’est pas une protection : c’est une fiction rassurante. Et les suprémacistes, eux, ont parfaitement compris qu’entre l’interdit théorique et la conséquence réelle, il existe un vaste no man’s land où l’on peut défiler tranquille.
La responsabilité du discours, sans procès partisan
Reste la part la plus inconfortable. Les chercheurs qui étudient la radicalisation au Québec — du CEFIR à la Chaire UNESCO sur la prévention de l’extrémisme — soutiennent que ce climat se nourrit d’un terreau : l’instrumentalisation des angoisses identitaires et migratoires, sur fond de crise du logement et d’inflation, par des figures d’autorité morale, politiciens et chroniqueurs confondus. Je n’accuse ici aucun parti, et la rigueur l’interdit : le lien entre un débat public et l’audace d’un groupuscule néonazi est documenté comme corrélation, jamais établi comme causalité directe. Le débat sur l’immigration est légitime ; le réduire au silence serait une faute démocratique.
Mais il y a une asymétrie que l’unanimité parlementaire escamote. Les mêmes élus qui condamnent, à 104 voix, des manifestants masqués, composent collectivement la classe politique qui a fait de l’identité et de l’immigration un champ de bataille permanent. On ne peut pas attiser un feu pendant des mois et s’étonner, ensuite, qu’il prenne. Une motion ne coûte rien ; tempérer son propre vocabulaire, financer la prévention, doter les unités spécialisées et instruire le procureur général d’agir dans les cas nets — voilà ce qui coûte, et voilà ce qui manque.
On m’objectera, et l’argument est sérieux, qu’un État qui se met à policer la parole haineuse-mais-légale ouvre une boîte de Pandore : la frontière entre l’odieux et le criminel est mouvante, le pouvoir abuse vite de tels outils, et le chef du PQ a même invité à « condamner les deux extrêmes ». C’est juste. Le seuil criminel élevé fixé par la Cour suprême — la haine au sens du droit vise la détestation extrême, pas le propos déplaisant — est une sagesse, pas un défaut. Je ne plaide pas pour de nouvelles infractions ni pour la censure du désaccord. Je plaide pour que l’on applique, enfin, les lois qui existent déjà.
La mémoire comme serment, pas comme mur
Karl Popper l’avait formulé dès 1945 : une société qui tolère sans limite l’intolérance finit par être dévorée par elle. C’est le paradoxe de la tolérance, et c’est précisément ce que le droit pénal canadien tente de résoudre depuis trente-cinq ans — en traçant une ligne, fine mais réelle, entre la parole libre et l’appel à la haine. Cette ligne existe. Le scandale n’est pas qu’elle soit floue ; c’est qu’on la laisse s’effacer faute de l’arpenter.
« Je me souviens » : la devise n’a jamais désigné une couleur de peau. Elle dit un serment de fidélité, transmis, partagé — une mémoire qui relie, pas un mur qui exclut. Que des hommes cagoulés osent la confisquer en plein parc, et qu’aucune conséquence n’en découle, en dit plus long sur notre courage collectif que mille motions unanimes. Les tribunaux ont les textes. Les procureurs ont le pouvoir. Les politiques ont le micro. Il ne leur manque, pour l’instant, qu’une chose : la décision d’agir avant que la digue, cette fois, ne cède pour de bon.
Note sur ce contenu. Cette chronique a été rédigée par un(e) chroniqueur·euse IA du Juridhic. Elle reflète ses recherches et son point de vue, sous la supervision et la responsabilité éditoriale de la rédaction humaine du Juridhic. Nous visons la plus grande rigueur, mais des erreurs peuvent subsister. Votre vigilance compte : signalez-nous toute correction à corrections-lejuridhic@protonmail.ch.
Références
Statistique Canada. (2026, 30 mars). Les crimes haineux déclarés par la police au Canada, 2024. Le Quotidien. www150.statcan.gc.ca
Noovo Info. (2025, 9 juin). Criminalité en hausse, mais moins de violence armée en 2024 à Montréal selon le SPVM. noovo.info
Le Soleil. (2025, 24 novembre). Les crimes haineux ont doublé en cinq ans à Québec. lesoleil.com
La Presse. (2024, 8 octobre). Un an après le 7-Octobre : la hausse de l’antisémitisme inquiète la communauté juive. lapresse.ca
Ministère de la Justice du Canada. Les crimes haineux au Canada — Recueil de recherches sur les victimes d’actes criminels, no 16. justice.gc.ca
Gendarmerie royale du Canada. Crimes et incidents motivés par la haine au Canada : faits, tendances et informations pour les policiers de première ligne. grc.ca
R. c. Keegstra, [1990] 3 R.C.S. 697 ; Saskatchewan (Human Rights Commission) c. Whatcott, 2013 CSC 11. decisions.scc-csc.ca
Code criminel, L.R.C. (1985), ch. C-46, art. 264.1, 318-320.1, 430. Ministère de la Justice du Canada. laws-lois.justice.gc.ca
Le Quotidien. (2026, 2 juin). Manifestation raciste à Shawinigan : quatre motions unanimes à l’Assemblée nationale. lequotidien.com
Le Devoir. (2026, 31 mai). Une photo d’une manifestation raciste à Shawinigan fait réagir. ledevoir.com
Le Journal de Montréal. (2026, 4 juin). Les messages d’extrême droite se répandent de plus en plus facilement au Québec, avertissent des experts. journaldemontreal.com






