L’État a prononcé cette semaine deux phrases qui sonnent comme des réponses, et qui sont, à bien y regarder, deux façons de regarder ailleurs. La première, du directeur du SPVM : « Je ne croyais pas que c’était possible, en 2026. » La seconde, du ministre de la Sécurité publique : je vais nommer un « observateur indépendant » pour suivre l’enquête. L’une exprime la surprise; l’autre, l’action. Mais la surprise n’était permise qu’à ceux qui n’avaient pas vécu la chose — et l’observateur n’a, dans nos lois, aucune existence. Deux gestes sincères, peut-être. Deux gestes qui, ensemble, dessinent moins une réponse à la crise du poste 39 qu’une chorégraphie pour la traverser sans en affronter la structure.
Disons-le d’emblée, car cela conditionne tout le reste : aucune accusation n’a été déposée, et la présomption d’innocence protège entièrement les seize policiers visés. Mon propos ne porte pas sur leur culpabilité — que trancheront le Directeur des poursuites criminelles et la déontologie —, mais sur la manière dont l’État répond, lui, à ce que cette affaire révèle.
La surprise comme alibi
Commençons par l’étonnement. Je ne doute pas une seconde de sa sincérité; c’est précisément ce qui m’inquiète. Car pendant que la tête de l’institution se disait incrédule, ses propres documents, eux, ne l’étaient pas. Deux rapports indépendants commandés par le SPVM — en 2019, puis en 2023 — avaient établi que les personnes noires, arabes et autochtones étaient interpellées plusieurs fois plus souvent que les autres, et que ces écarts n’avaient pas bougé d’une décennie. Les communautés concernées, elles, n’ont pas eu à lire ces rapports : elles vivaient leur contenu. Aussi, lorsque l’affaire a éclaté, les leaders de ces communautés se sont dits « ébranlés, mais pas surpris ».
Voilà l’asymétrie qui devrait nous arrêter. La surprise est un privilège. Elle est réservée à qui pouvait jusqu’ici détourner le regard. Et elle n’est pas innocente, car elle réécrit discrètement le passé : si la révélation est un choc, alors personne ne savait; si personne ne savait, alors personne n’est responsable du silence d’avant. L’étonnement, posé en bonne foi, accomplit le travail d’une amnistie. C’est pourquoi une institution qui s’étonne de ce qu’elle avait elle-même documenté ne fait pas seulement preuve de candeur : elle révèle l’abîme entre ce que ses chiffres disaient et ce que ses dirigeants ressentaient. Le scandale n’est pas qu’on découvre; c’est qu’il ait fallu des trophées macabres et le courage de quelques policiers pour qu’on accepte enfin de croire.
Le tsunami et la digue
Le directeur a eu une image juste, et qui le dépasse. Il anticipe, dit-il, un « tsunami de dénonciations », à la manière du mouvement #MeToo : une fois l’exemple donné et les conséquences visibles, la parole se libère. Soit. Mais souvenons-nous de ce qu’est un tsunami : non pas une eau qui surgit du néant, mais une eau qui était là, immense, et qu’un séisme rend soudain visible. Si la vague vient, elle ne créera rien; elle dévoilera ce que le silence retenait. La « première fois » qu’un dirigeant en entend parler n’est pas la première fois que cela se produit. C’est la première fois qu’il écoute.
Et alors la vraie question surgit : quand la vague arrivera, sur quoi viendra-t-elle se briser? Car libérer la parole sans préparer ce qui la recevra, c’est inviter des centaines de personnes à raconter leur blessure pour qu’elle s’échoue sur une digue qui, historiquement, n’a presque rien retenu de conséquences.
L’art de paraître agir
C’est ici que l’observateur entre en scène — et qu’il faut nommer sa nature. Contrairement au Bureau des enquêtes indépendantes ou au Commissaire à la déontologie policière, l’« observateur indépendant » n’existe nulle part dans la Loi sur la police. C’est une création ad hoc du ministre, dont les pouvoirs sont ceux qu’il voudra bien lui prêter. Il regarde et rend compte. Il ne dirige rien, ne contraint personne à témoigner, ne saisit aucune preuve. L’enquête demeure entre les mains du SPVM. Dans le coffre à outils de la reddition de comptes — transfert à la Sûreté du Québec, comme le réclamait le Parti libéral; BEI; déontologie; commission d’enquête publique —, le gouvernement a choisi le seul instrument dépourvu de tranchant.
On me dira que mieux vaut un regard que rien. Sauf que les chiffres invitent à l’humilité. Le BEI — le mécanisme le plus indépendant dont dispose le Québec, doté, lui, de vrais pouvoirs — illustre la pente. Dès sa première année, il avait ouvert 62 enquêtes sans qu’une seule accusation n’en découle. Et sur l’ensemble de son histoire, la Coalition contre la répression et les abus policiers recensait, à l’automne 2024, environ 168 personnes mortes lors d’interventions policières depuis la création du Bureau en 2016, sans qu’une accusation ait été portée dans ces dossiers de décès; pas une seule, à ce jour, n’a mené à la condamnation d’un policier. Si l’outil le plus puissant mord si rarement, que peut un observateur sans dents, sinon produire l’image de la vigilance? La mesure agit sur la perception du processus, pas sur sa structure. C’est l’art de paraître agir.
La meilleure version de l’autre lecture
Je dois maintenant plaider contre moi-même, car la position du gouvernement n’est pas indéfendable. Le ministre n’a pas fermé les autres portes : il a explicitement gardé ouvertes la déontologie, le transfert à un autre corps de police et le BEI selon ce que révélera l’enquête, et la première ministre n’a pas exclu une enquête publique. Ne pas dessaisir le SPVM sur-le-champ, c’est éviter de préjuger de la suite et, surtout, ne pas risquer d’interférer avec l’enquête criminelle en cours — une prudence réelle. On peut même soutenir qu’un regard extérieur, fût-il sans pouvoir, exerce un effet disciplinant : savoir qu’on est observé modifie les conduites, et la dénonciation venue de l’interne prouve déjà qu’une culture bouge. L’observateur serait alors un premier cran, réversible et escaladable, plutôt qu’un point d’arrivée.
Cet argument tient — à une condition. Qu’on n’oublie pas que l’escalade est une promesse, pas un acte; qu’un cran franchi sur le papier n’est pas une justice rendue. Et qu’un observateur ne vaut, en définitive, que par la crédibilité de la personne qui l’incarnera — un nom que le ministre n’avait pas encore dévoilé au moment d’annoncer le poste. Le geste achète du temps. Reste à savoir s’il achètera autre chose.
Revenons à nos deux phrases. L’État s’est dit sincèrement surpris, et il s’est montré visiblement actif. Les deux peuvent être vrais en même temps que rien ne change. Car ce que les communautés de Montréal-Nord demandent, ce n’est pas que l’État s’étonne à leur place : c’est qu’il cesse de s’étonner — qu’il agisse enfin comme s’il avait lu ses propres rapports. La transparence promise ne se logera ni dans l’émotion exprimée vendredi, ni dans le titre créé lundi. Elle se jugera à la décision qui suivra : transfert, BEI, déontologie ou enquête publique. Et le jour où le tsunami annoncé déferlera, il ne demandera pas un observateur pour le contempler. Il demandera une digue qui, pour une fois, tienne. La moindre des choses, en attendant, serait de croire ces voix maintenant — et non au prochain rapport.
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Références
- Champlain, C. (2026, 15 juin). Décryptage — Un « observateur indépendant », ça observe quoi, au juste ? Le Juridhic. lejuridhic.ca
- Radio-Canada. (2026, 15 juin). Racisme : Lafrenière nomme un « observateur indépendant » pour suivre l’enquête du SPVM. ici.radio-canada.ca
- Radio-Canada. (2026, 13 juin). Racisme allégué au SPVM : Fady Dagher répond à nos questions (« tsunami », mentalités qui évoluent). ici.radio-canada.ca
- Radio-Canada. (2017, 27 juin). 62 enquêtes par le Bureau des enquêtes indépendantes, aucune accusation. ici.radio-canada.ca
- Pivot. (2024, 16 octobre). Cent soixante-huit décès, zéro accusation. pivot.quebec
- Bureau des enquêtes indépendantes. Mandat et compétence. bei.gouv.qc.ca
- Loi sur la police, RLRQ, ch. P-13.1 (BEI, art. 289.1 et suiv.; déontologie policière). legisquebec.gouv.qc.ca
- Armony, V., Hassaoui, M. et Mulone, M. (2019 et 2023). Les interpellations policières à la lumière des identités racisées (rapports du SPVM / CRIDAQ-UQAM). spvm.qc.ca
- Civitas, C. (2026, 15 juin). Racisme au SPVM : Dagher prédit « tsunami de dénonciations », Québec nomme un observateur. Le Juridhic. lejuridhic.ca






