Trois jours après le démantèlement d’une équipe de patrouilleurs de Montréal-Nord, le directeur du SPVM Fady Dagher a dit lundi espérer un « tsunami de dénonciations » pour assainir son corps policier, pendant que les appels à une enquête indépendante se multipliaient. En fin d’après-midi, Québec a tranché une première fois : il nommera un « observateur indépendant » pour surveiller l’enquête. Rappel constant : les seize policiers visés ne font l’objet d’aucune accusation et bénéficient de la présomption d’innocence.
En entrevue, M. Dagher a assumé le caractère exceptionnel de sa décision de vendredi. En temps normal, a-t-il expliqué, il aurait laissé l’enquête interne suivre son cours sans démanteler l’équipe; c’est la gravité de ce qu’il a constaté qui l’a poussé à agir sans attendre. L’enquête a, selon lui, progressé durant la fin de semaine, sans qu’il puisse en détailler la teneur. Reprenant l’image du mouvement #moiaussi, il a soutenu avoir « crevé l’abcès » et invité quiconque détient de l’information à composer le 514-280-0200.
Qui doit enquêter sur la police?
C’est la question juridique qui a dominé la journée. Lundi matin, les députées libérales Jennifer Maccarone et Madwa-Nika Cadet ont réclamé que le dossier soit confié à la Sûreté du Québec, plaidant qu’un corps policier ne devrait pas enquêter sur lui-même dans une affaire de cette nature, sous peine d’apparence de conflit d’intérêts. Le conseil municipal de Montréal a fait écho à cette exigence d’un « processus indépendant ».
Le cadre québécois offre plusieurs avenues, qu’il faut distinguer. La première relève de la déontologie : le Commissaire à la déontologie policière et le Comité de déontologie peuvent sanctionner un manquement au Code de déontologie des policiers, indépendamment de toute condamnation criminelle. La deuxième est l’enquête criminelle elle-même, qui peut être confiée aux normes professionnelles du corps concerné — la voie actuelle —, transférée à un autre service de police comme la SQ, ou, dans certains cas prévus par la loi, au Bureau des enquêtes indépendantes (BEI). La troisième, plus lourde, serait une commission d’enquête publique. Chaque option offre un degré différent d’indépendance perçue : c’est précisément cet enjeu de perception qui anime le débat.
Québec opte pour la surveillance, pas le dessaisissement
Pressé d’agir, le ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, a choisi une voie intermédiaire : plutôt que de retirer l’enquête au SPVM, il nommera un « observateur indépendant » chargé de suivre les différentes étapes et de s’assurer que tout se déroule correctement. La distinction est juridiquement importante. Un observateur ne mène pas l’enquête et n’a pas de pouvoir contraignant : il en surveille le déroulement et en rend compte. Ce n’est pas une enquête externe au sens où l’entendait le PLQ, et la première ministre Christine Fréchette n’a pas fermé la porte à une éventuelle enquête publique, disant vouloir d’abord comprendre comment le problème a émergé.
La mairesse Soraya Martinez Ferrada, qui s’en remet au ministre pour le choix de l’instance, a par ailleurs convoqué une réunion d’urgence de la Commission de la sécurité publique de Montréal. Elle doit aussi rencontrer sous peu le président du syndicat policier, Yves Francœur.
Libérer la parole sans préjuger
L’appel de M. Dagher à un « tsunami de dénonciations » sert un objectif de salubrité institutionnelle, mais il pose une tension que Le Juridhic se doit de souligner : encourager publiquement les signalements tout en préservant l’équité du processus pour les agents visés. Le directeur dit avoir reçu l’appui d’une grande majorité de ses policiers, dont plusieurs se sont portés volontaires pour patrouiller Montréal-Nord. Il prépare en parallèle un « plan d’action » passant au crible la formation, le recrutement, la sélection et la supervision, afin d’y déceler d’éventuelles failles. Ce travail rejoint le plan quinquennal contre le racisme systémique qu’il avait présenté en mars, lequel prévoyait notamment une base de données des plaintes contre les agents.
L’équilibre est délicat. La déontologie et le droit criminel reposent sur des fardeaux de preuve distincts, et la valeur des dénonciations dépendra de leur corroboration, non de leur nombre. Pour les seize policiers — deux suspendus, dont le dossier est au Directeur des poursuites criminelles et pénales, et quatorze réaffectés —, rien n’est tranché.
Montréal-Nord retient son souffle
Une manifestation était prévue lundi soir devant le poste de quartier 39. M. Dagher a jugé l’exercice sain, tout en appelant à la « stabilité sociale » et en admettant que nul n’est à l’abri de débordements comparables à ceux de 2008. Cette année-là, la mort de Fredy Villanueva lors d’une intervention policière avait embrasé le quartier; plus récemment, le décès d’Abisay Cruz, en mars 2025, avait ravivé les tensions. La mairesse de l’arrondissement, Christine Black, a reconnu qu’on « n’en a pas fait assez » et plaidé pour qu’on ne stigmatise pas un secteur déjà fragilisé. Le Regroupement des intervenants et intervenantes d’origine haïtienne a, lui, réclamé une rencontre rapide avec la direction du SPVM.
La suite se mesurera moins aux déclarations qu’aux décisions à venir : qui enquêtera réellement, avec quels pouvoirs, et que livreront les volets criminel et déontologique. C’est là, et non dans les points de presse, que se jouera la confiance.
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Références
- Le Devoir. (2026, 15 juin). Montréal réclame une enquête indépendante sur le racisme au SPVM; Québec nommera un « observateur indépendant ». ledevoir.com
- Radio-Canada. (2026, 15 juin). Racisme : Lafrenière nomme un « observateur indépendant » pour suivre l’enquête du SPVM. ici.radio-canada.ca
- Radio-Canada. (2026, 13 juin). Racisme allégué au SPVM : Fady Dagher répond à nos questions (Téléjournal). ici.radio-canada.ca
- Journal Métro. (2026, 15 juin). Allégations de racisme au SPVM : le PLQ réclame une enquête indépendante de la SQ. journalmetro.com
- Radio-Canada. (2026, 12 juin). SPVM : 16 policiers visés par une enquête pour des gestes haineux et racistes. ici.radio-canada.ca
- La Presse. (2026, 15 juin). Allégations de racisme au SPVM : Fady Dagher s’attend à un « tsunami de dénonciations ». lapresse.ca






