Commençons par ce qui ne souffre aucune nuance. Ce que Mohamed Bekkali a fait subir à cette policière du SPVM, dans cette vidéo qu’il a lui-même filmée et diffusée, est odieux. Les mots qu’il lui a jetés au visage — « sale chienne », « sale pute », la menace de faire d’elle son « esclave » — m’ont donné envie de vomir. Je le dis sans détour : j’en ai été assez remué pour publier ma colère sur Facebook, moi qui n’y publie à peu près jamais rien. Une femme en uniforme faisait son travail, une interception routière parmi des milliers, et elle a encaissé une avalanche de mépris misogyne avec un calme qui force le respect. Rien — ni le profilage, ni la colère, ni la liberté d’expression, ni aucune cause au monde — ne justifie qu’on parle ainsi à un être humain. Que ce soit dit, pesé et signé.
Voici maintenant les faits judiciaires, précisément. Selon Radio-Canada et Le Devoir, M. Bekkali, 24 ans, a été arrêté au début de juillet et fait face à trois chefs d’accusation d’avoir « publié un libelle diffamatoire » visant deux policiers et une policière du SPVM, pour des publications qui seraient survenues les 13 et 14 juin. Il a plaidé non coupable, a été remis en liberté sous conditions — dont l’interdiction de publier sur le travail des policiers — et reviendra devant le tribunal le 24 septembre, au palais de justice de Montréal. Sur ces chefs, sa présomption d’innocence est entière, et je la respecterai jusqu’au jugement. Notons au passage la rareté de l’arme choisie : le libelle diffamatoire des articles 298 à 300 du Code criminel est une infraction presque désuète, si peu invoquée que sa constitutionnalité même fait débat chez les pénalistes.
Quand l’État déterre un canon de musée, c’est qu’il veut en faire un exemple.
Et si on s’arrêtait un instant
Mais. Et ce « mais » ne retranche rien à la condamnation qui précède — il s’y ajoute. Et si on s’arrêtait un instant, avant de refermer le dossier avec le soulagement confortable de celui qui a trouvé son coupable ?
Je vais dire ici quelque chose que je n’ai jamais écrit dans ces pages. Je suis allé deux fois en déontologie policière. J’ai gagné deux fois. Et si je n’y suis allé que deux fois, ce n’est pas parce que les occasions ont manqué. C’est parce que je n’avais pas le goût d’y aller une troisième, une quatrième, une énième fois. J’en avais marre d’y aller. Moi — un homme outillé, qui dirige une rédaction juridique, qui sait lire un code, monter un dossier, tenir un délai, encaisser une procédure qui s’étire. Moi qui ai gagné les deux fois. La lassitude a eu raison de moi avant que le système n’ait raison de mes plaintes. Retenez cette phrase, car toute la suite en découle.
L’entonnoir que les chiffres dessinent
Car mon épuisement n’est pas une humeur : il est statistiquement fondé. Regardez ce que devient une plainte contre un policier au Québec, chiffres officiels du Commissaire à la déontologie policière à l’appui.
| Le parcours d’une plainte en déontologie policière | Donnée officielle |
|---|---|
| Plaintes et signalements reçus (2024-2025) | 2 784 |
| Plaintes refusées à l’analyse préliminaire (moyenne 2016-2021) | 2 sur 3 |
| Délai moyen de la seule analyse préliminaire (2024-2025) | 59 jours |
| Conciliations décrétées (2024-2025) | 911 (nine one one 😉 |
| Enquêtes décrétées (2024-2025) | 196 |
| Policiers cités devant le Tribunal (2024-2025) | 87 |
| Conclusions de dérogation au Code, par année (moyenne 2016-2021) | 27 |
Faites le calcul qui fâche : sur 2 784 plaintes et signalements reçus l’an dernier, 87 citations — un peu plus de 3 %. Et en moyenne, bon an mal an, 27 policiers par année sont reconnus avoir dérogé au Code, pour des milliers de plaintes déposées. Environ un pour cent. Je ne prétends pas que les 99 autres pour cent étaient fondés : une partie relève de la déception d’un contrevenant, et la conciliation règle honorablement bien des dossiers. Mais qu’on ne vienne pas me dire que ce parcours — deux refus sur trois à l’entrée, deux mois de délai avant même que l’analyse commence, des mois ou des années ensuite — est à la portée du citoyen ordinaire. Il ne l’était qu’à peine à la mienne.
Ajoutez maintenant le terrain sur lequel ces plaintes poussent. Le rapport Armony-Hassaoui-Mulone, commandé par le SPVM lui-même, a établi que les personnes autochtones et noires étaient de quatre à cinq fois plus susceptibles que les personnes blanches d’être interpellées à Montréal, et que les jeunes hommes dits « arabes » de 18 à 24 ans l’étaient quatre fois plus ; son rapport de suivi de 2023 constatait que les disparités persistaient. Et ce n’est plus seulement une affaire de chercheurs : dans l’arrêt Luamba, en octobre 2024, la Cour d’appel du Québec a confirmé l’invalidation des interceptions routières sans motif réel, jugeant que le profilage racial au volant n’est pas une hypothèse militante mais une réalité qui viole des droits garantis par la Charte. M. Bekkali, sous sa vidéo, soutenait être souvent victime de profilage, rapporte Le Devoir. Je ne peux pas vérifier son histoire personnelle et je ne la plaide pas. Je constate seulement que le décor dans lequel il dit s’inscrire a été documenté par des criminologues, admis par un corps de police et reconnu par la plus haute cour du Québec.
La sortie de secours de la rage
Alors posons la question interdite. Que fait un jeune homme de vingt-quatre ans qui, à tort ou à raison, se croit ciblé, et qui regarde le seul recours légal qu’on lui offre : un formulaire, deux refus sur trois, cinquante-neuf jours avant qu’on daigne analyser, un pour cent de sanctions au bout ? Les criminologues ont un nom pour ce qui se joue là : la justice procédurale. Des décennies de travaux, ceux de Tom Tyler en tête, montrent que les gens obéissent à la loi d’abord parce qu’ils croient à l’équité de ceux qui l’appliquent — et que cette croyance, une fois morte, ne se remplace par rien de bon. Quand la porte légitime paraît condamnée, la rage prend la sortie de secours. Pour certains, c’est le silence et le repli. Pour d’autres, c’est le téléphone qu’on dégaine, l’insulte qu’on filme, TikTok comme tribunal de remplacement — un tribunal sans juge, sans règle et sans appel, où l’on se fait justice en humiliant. Je ne dis pas que c’est le cas de M. Bekkali : je ne connais pas son histoire, et son procès dira ce qu’il a à dire. Je dis que notre société fabrique les conditions pour que des Bekkali, il y en ait d’autres — et qu’un symptôme qu’on punit sans soigner la maladie revient toujours, sous un autre nom.
J’entends l’objection, et elle est légitime. La mairesse de Montréal veut un règlement municipal contre les insultes aux policiers ; un sondage Léger commandé par la Fraternité indique que 70 % des répondants montréalais y seraient favorables ; et les policières, qui encaissent une misogynie que leurs collègues masculins ne connaissent pas, ont droit à la protection pleine et entière de la loi. Tout cela est vrai, et je le soutiens : celui qui déverse sa haine sur une agente doit répondre de ses actes, comme M. Bekkali en répondra devant un juge. Mais qu’on m’explique la suite. Un règlement qui pénalise l’insulte sans réparer le canal de la plainte, c’est un couvercle vissé sur une marmite qu’on laisse sur le feu. On aura des amendes, on aura des exemples, on aura le silence — et la pression, elle, montera ailleurs. La dignité des policiers et la crédibilité du recours citoyen ne sont pas deux causes rivales : ce sont les deux faces de la même monnaie, celle de la confiance. On ne restaure pas l’une en économisant l’autre.
Nous devons condamner ce genre de comportements. Je l’ai fait, à la première ligne, sans réserve, et je le referais. Mais après avoir condamné, nous avons le devoir de comprendre — pas pour excuser, pour empêcher. Que le Commissaire à la déontologie reçoive les moyens d’un vrai chien de garde. Que les délais fondent. Que le citoyen qui a raison n’ait pas besoin de l’endurance d’un marathonien pour le faire reconnaître. Sinon, pendant que nous célébrerons l’exemplarité d’une condamnation, quelque part à Montréal, un autre jeune homme sortira son téléphone. Et nous aurons puni le symptôme en laissant courir la maladie.
Références
Armony, V., Hassaoui, M. et Mulone, M. (2019). Les interpellations policières à la lumière des identités racisées : rapport final remis au SPVM. https://spvm.qc.ca/upload/Rapport_Armony-Hassaoui-Mulone.pdf
Code criminel, L.R.C. 1985, ch. C-46, art. 298 à 300. Justice Canada. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/c-46/section-298.html
Commissaire à la déontologie policière. (2025). Rapport annuel de gestion 2024-2025 — Faits saillants. Gouvernement du Québec. https://deontologie-policiere.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/publications/RAG_Faits_saillants_2024-2025_COMDP.pdf
Commissaire à la déontologie policière. Informations générales — statistiques 2016-2021. Gouvernement du Québec. https://deontologie-policiere.gouv.qc.ca/etre-vise-par-une-plainte/informations-generales-1
Le Devoir. (2026, 20 juillet). Le SPVM a arrêté l’automobiliste qui avait filmé ses insultes envers une policière. https://www.ledevoir.com/actualites/996056/spvm-arrete-automobiliste-ayant-insulte-policiere
Noovo Info. (2026, 20 juillet). Policiers insultés et filmés sur TikTok : Mohamed Bekkali arrêté et accusé. https://www.noovo.info/nouvelles/patrouille/article/policiers-insultes-et-filmes-sur-tiktok-mohamed-bekkali-arrete-et-accuse/
Radio-Canada. (2026, 20 juillet). Policière insultée : Mohamed Bekkali accusé de diffamation. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2270479/mohamed-bekkali-insultes-policiere-accusation-diffamation
Luamba c. Procureur général du Québec, 2024 QCCA 1387. CanLII. https://www.canlii.org/fr/qc/qcca/doc/2024/2024qcca1387/2024qcca1387.html
Tyler, T. R. (2006). Why People Obey the Law. Princeton University Press.






