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Braquer la lumière sur le pouvoir : caméras, IA et le devoir de transparence de l’État

2 semaines ago
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Portrai de Jarod de Mirabeau
JAROD DE MIRABEAU. Mission acceptée. Parce que je suis Veilleur. Et le Veilleur veille.

Si l’affaire du poste 39 a éclaté, ce n’est pas grâce à un système. C’est grâce à des hommes. Des policiers de Montréal-Nord, indignés, ont brisé le silence et dénoncé leurs collègues – et c’est ce geste rare, presque héroïque, qui a permis au reste de remonter à la surface. « Je ne croyais pas que c’était possible, en 2026 », a confié le directeur du SPVM, ébranlé. Moi, ce qui m’ébranle, c’est que la vérité ait dû dépendre du courage de quelques-uns. Dans une démocratie adulte, la transparence des institutions ne devrait pas reposer sur la bravoure des consciences isolées. Elle devrait être inscrite dans l’architecture même de l’État. Et nous avons aujourd’hui les outils pour l’y inscrire.

Posons d’abord le principe, car tout en découle. Dans un État de droit, l’asymétrie de la transparence devrait être inversée par rapport à ce qu’elle est devenue. Le citoyen ordinaire est filmé, tracé, profilé, mesuré, et les deux rapports indépendants commandés par le SPVM ont d’ailleurs établi que les personnes noires, «arabes» et autochtones le sont davantage que les autres. Mais celui qui détient une parcelle de la puissance publique, le policier qui peut menotter, l’intervenant qui peut retirer un enfant ou le magistrat qui peut priver de liberté, celui-là demeure, lui, dans une zone d’ombre, relative, mais inacceptable.

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C’est exactement le contraire de ce que devrait être une société libre. Plus le pouvoir sur autrui est grand, plus la reddition de comptes doit l’être. La transparence n’est pas une faveur que l’État accorde : c’est une dette qu’il contracte le jour où il reçoit le droit de contraindre.

Lire aussi: «Surpris, vraiment ? L’observateur de Québec et le théâtre de la transparence»

Les caméras corporelles : nécessaires, mais insuffisantes

La mairesse de Montréal a raison de vouloir accélérer le déploiement des caméras corporelles, et Québec a tort de le faire traîner depuis l’administration précédente alors que 40 millions de dollars sont déjà budgétés. Mais soyons lucides sur ce qu’une caméra accomplit, et sur ce qu’elle n’accomplit pas.

La science est ici franchement contrastée. Les premières études, spectaculaires, ont nourri l’enthousiasme : l’essai randomisé de Rialto, en Californie, a mesuré une chute de plus de 50 % du recours à la force et de 88 % des plaintes citoyennes. Mais le plus vaste essai jamais mené (2 224 policiers de la police de Washington, publié dans les PNAS en 2019) n’a, lui, trouvé aucun effet significatif sur l’usage de la force ou les plaintes.

Les méta-analyses se rangent entre ces extrêmes : une baisse modeste, de l’ordre de 10 % pour la force et 15 % pour les plaintes selon une synthèse du Crime Lab de l’Université de Chicago, tandis qu’une revue de 70 études recensée par l’Institut national de la justice américain conclut, prudemment, à un effet incertain.

Pourquoi cette déception ? Parce qu’une caméra ne fait que produire des images. Or, et voici le chiffre qui devrait tout changer dans le débat québécois, moins de 1 % des séquences de caméras corporelles sont un jour visionnées par un être humain, faute de ressources. On filme tout, on ne regarde presque rien. La caméra sans analyse, c’est un témoin muet qu’on n’interroge qu’après le drame, quand il s’agit de départager les versions. Elle documente; elle ne prévient pas. C’est précisément ce vide, l’océan d’images que personne ne regarde, que la technologie peut aujourd’hui combler.

Le cœur de ma proposition : une intelligence artificielle tournée vers le pouvoir

Voici ma thèse, et je l’assume pleinement : il faut déployer, dans les postes de police, lors des interrogatoires, et même (surtout) dans les salles d’audience, des systèmes d’intelligence artificielle adaptés et sécurisés, dont la fonction serait d’écouter, de transcrire, de synthétiser et de signaler, sous vérification humaine systématique et postérieure, les manquements aux lois, à l’éthique et à la déontologie. Non pour remplacer le jugement humain, mais pour le rendre enfin capable de regarder ce qu’il ne regarde jamais.

Ce n’est pas de la science-fiction. Cela existe, c’est déployé, et c’est mesuré. Aux États-Unis, des plateformes comme Truleo analysent déjà 100 % de l’audio des caméras corporelles, soit cent fois plus que ce qu’un service de police visionne à la main. Le logiciel transcrit chaque interaction, en classe les moments critiques (recours à la force, désescalade, interpellation) et attribue à chaque encounter un indice de professionnalisme soumis à la révision d’un supérieur.

La première évaluation indépendante, menée en 2024 par des chercheurs de l’Université de Caroline du Sud sous la forme de deux essais randomisés, a constaté à Aurora, au Colorado, une réduction de 67 % des comportements sous-standards et de 57 % des interactions non professionnelles; dans le comté de Richland, le taux de conduite hautement professionnelle a presque doublé. Un service de Nashville a rapporté, selon les données du fournisseur, qu’il faut donc lire avec prudence, une baisse de 36 % du recours à la force.

Et l’objection sur la vie privée, que je prends très au sérieux, trouve dans la conception même de ces outils un début de réponse : les meilleures plateformes convertissent la vidéo en texte avant toute analyse, caviardent automatiquement les renseignements personnels des citoyens comme des agents, et ne vendent pas les caméras qu’elles auditent. une indépendance qui en fait, selon leurs concepteurs, un audit « sans conflit d’intérêts ». Le principe directeur doit rester intangible : l’IA signale, l’humain décide. Aucune sanction automatisée, aucun verdict algorithmique. Un projecteur, pas un juge.

Étendre cette logique aux interrogatoires protégerait autant les justiciables contre les aveux soutirés, les droits non lus, que les policiers eux-mêmes, contre les fausses allégations. L’étendre aux salles d’audience est plus délicat, car le droit québécois interdit aujourd’hui toute captation d’images en cour et la diffusion des enregistrements sonores; il faudrait donc un cadre législatif neuf, conçu pour cet usage précis. Mais l’idée d’un système qui écoute les débats et produit, a posteriori et sous contrôle humain, une synthèse du respect des règles procédurales, n’a rien d’absurde pour qui croit à la publicité de la justice. Ce serait la mémoire vigilante de l’audience, au service du juge autant que du justiciable.

Mauricie : ce qu’un regard automatisé aurait pu voir

Que l’on me permette un exemple qui n’a rien à voir avec la police, et qui montre que l’enjeu dépasse de loin l’uniforme. En 2024 et 2025, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a documenté, à la Direction de la protection de la jeunesse de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, des pratiques qui glacent.

Sur 140 dossiers d’adoption examinés, l’enquête a relevé des informations « omises, manipulées ou inventées » pour prendre des parents en défaut. Dans environ 80 % des cas, les intervenants n’avaient utilisé aucun outil clinique pour objectiver leurs décisions. Des enfants auraient été retirés à leurs familles sur la foi de renseignements faux ou incomplets, dans une région qui plaçait en adoption jusqu’à six fois plus d’enfants que d’autres. L’organisme a été mis sous tutelle par Québec.

Imaginons maintenant qu’une couche de vérification automatisée, sécurisée, soumise à validation humaine, ait veillé sur ces dossiers. Un système capable de signaler, mécaniquement et sans état d’âme, qu’un dossier sur lequel se décide l’avenir d’un enfant ne contient aucun des outils cliniques exigés par la loi; qu’une note d’intervenant contredit la preuve matérielle au dossier; qu’un signalement récurrent pour un même enfant n’a pas été repéré. Un angle mort que le Vérificateur général a précisément reproché aux DPJ.

Je ne prétends pas qu’une machine aurait « sauvé » ces familles : la décision est et doit rester humaine. Mais une sentinelle documentaire infatigable aurait rendu beaucoup plus difficile, pour qui le voulait, d’omettre, de manipuler ou d’inventer. Là où la mauvaise foi prospère dans l’ombre des dossiers que personne ne relit, la lumière automatisée est un désinfectant.

Filmer le palais, oui; surveiller le citoyen, jamais

Ce principe, la transparence braquée sur le pouvoir, éclaire deux autres chantiers. Le premier : la captation dans les palais de justice. Depuis 2005, à la suite des débordements médiatiques entourant certains mégaprocès, le Québec interdit de filmer ou d’interviewer ailleurs que dans des zones désignées; la Cour suprême a validé ces règles. La crainte d’alors, protéger les témoins et les victimes traqués par les caméras, était parfaitement légitime, et doit le rester. Mais une interdiction générale de toute captation citoyenne dans les espaces communs d’un palais, à l’ère où chacun porte une caméra dans sa poche et où la publicité des débats est un principe constitutionnel, mérite d’être rouverte.

On peut imaginer un régime qui distingue l’institution, filmable, parce qu’elle appartient au public, des personnes vulnérables, protégées, parce que leur dignité l’exige. La transparence du palais n’est pas l’ennemie de la protection des justiciables : c’est l’inverse du secret qui couvre les puissants.

Le second chantier est moins spectaculaire mais décisif : les organismes de contrôle. Une commission de déontologie, un protecteur, une commission des droits ne valent que par leurs moyens. Donner à ces vigies les ressources humaines, techniques, y compris les outils d’analyse dont je parl, n’est pas une dépense : c’est la condition pour que la reddition de comptes cesse d’être un slogan. Et l’exigence qui surplombe tout cela est simple : l’employé de l’État doit une éthique irréprochable, non pas parce qu’on le présume coupable, mais parce qu’il exerce, au nom de tous, un pouvoir que nul particulier ne possède. La contrepartie de l’autorité, c’est la vérifiabilité.

La meilleure version des objections

…et pourquoi elles ne me font pas reculer

Je dois maintenant me retourner contre ma propre thèse, car elle prête le flanc, et l’honnêteté l’exige. Première objection, la plus grave : déployer de l’IA pour « surveiller » ne risque-t-il pas d’étendre la société de surveillance que je dénonce par ailleurs? J’ai moi-même mis en garde, dans ces pages, contre une intelligence artificielle braquée sur les citoyens selon leur nationalité. La réponse tient en un mot : la cible. Toute la différence morale est là. La surveillance que je combats vise les gouvernés; la transparence que je propose vise les gouvernants. Pointer l’outil vers celui qui détient le pouvoir, et non vers celui qui le subit, ce n’est pas la même politique, c’en est l’exact contraire.

Deuxième objection : les biais et l’opacité des algorithmes. Elle est réelle. À Paterson, au New Jersey, le même type de logiciel a produit des chiffres flatteurs contestés par des experts, qui ont relevé que l’analyse ne tenait pas compte des interactions en espagnol ou en arabe, un angle mort linguistique qui, dans un Québec multilingue, serait inacceptable. D’où mes garde-fous non négociables : transparence du fonctionnement de l’outil lui-même, validation humaine de chaque signalement, audits indépendants des audits, couverture de toutes les langues d’usage, et interdiction absolue de toute décision automatisée. Une IA d’encadrement qui serait elle-même une boîte noire ne ferait que déplacer l’opacité. Le remède ne doit pas reproduire la maladie.

Troisième objection : la résistance des intéressés et le coût. Les syndicats policiers, légitimement soucieux des droits de leurs membres, y verront une défiance; et la facture, de l’ordre de 50 000 dollars par an pour un service de cent agents, selon les déploiements américains, n’est pas nulle. Mais comparons ce coût à celui d’une seule poursuite, d’une seule commission d’enquête, d’une seule vie d’enfant brisée par un dossier truqué. La transparence est moins chère que le scandale qu’elle prévient. Quant aux policiers intègres, l’immense majorité, ils ont tout à gagner d’un système qui distingue enfin, par la preuve, ceux qui font bien leur travail de ceux qui le trahissent.

Revenons, pour finir, au poste 39. Seize agents écartés, une présomption d’innocence qui demeure entière pour chacun d’eux tant que le DPCP et la déontologie n’ont pas tranché, et une vérité qui n’a émergé que parce que des collègues ont eu le courage de parler. Ce courage, saluons-le. Mais bâtissons un État où il ne soit plus la condition de la vérité. Où l’intégrité soit le chemin le plus facile parce que le manquement est, simplement, vu. La transparence totale n’est pas une menace pour les serviteurs honnêtes de l’État : c’est leur meilleure alliée, et le seul rempart durable contre le jour où, de nouveau, un dirigeant devra avouer qu’il ne croyait pas cela possible. Donnons-nous les moyens de ne plus jamais être surpris.

Références

  • Yokum, D., Ravishankar, A. et Coppock, A. (2019). A randomized control trial evaluating the effects of police body-worn cameras. PNAS, 116(21). pnas.org
  • Ariel, B., Farrar, W. A. et Sutherland, A. (2015). The effect of police body-worn cameras on use of force and citizens’ complaints (essai de Rialto). Journal of Quantitative Criminology, 31(3). nij.ojp.gov
  • National Institute of Justice. Research on Body-Worn Cameras and Law Enforcement (revue de 70 études). nij.ojp.gov
  • Adams, I., McLean, K. et Alpert, G. (2024). An Evaluation of Truleo’s AI-based Body-Worn Camera Analytics (essais randomisés, Université de Caroline du Sud). CrimRxiv. crimrxiv.com
  • ProPublica. (2024, 2 février). Police Departments Are Turning to AI to Sift Through Millions of Hours of Unreviewed Body-Cam Footage. propublica.org
  • Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse / Radio-Canada. (2025, 24 avril). Lacunes à la DPJ Mauricie–Centre-du-Québec : des dossiers à réévaluer. ici.radio-canada.ca
  • Radio-Canada. (2024, 9 octobre). La DPJ Mauricie–Centre-du-Québec mise sous tutelle par Québec. ici.radio-canada.ca
  • Vérificateur général du Québec. Protection de la jeunesse : gestion des interventions à la suite d’un signalement (délais de 158 à 226 jours). csdepj.gouv.qc.ca
  • J-Source. (2017). Interdiction de filmer dans les tribunaux (règles de 2005 validées par la Cour suprême). j-source.ca
  • Gouvernement du Québec. Étapes d’un procès civil — captation des audiences. quebec.ca
  • Champlain, C. (2026, 13 juin). Démantèlement au poste 39 : la classe politique réclame des comptes, les caméras corporelles refont surface. Le Juridhic. lejuridhic.ca

Jarod de Mirabeau

Voix humaine · Direction
Fondateur et chef de la rédaction du Juridhic, Jarod de Mirabeau a imaginé la première rédaction hybride humain-IA et en porte la ligne éditoriale. Sa règle est simple et non négociable : aucun texte, humain ou IA, n'est publié sans un contrôle rigoureux. Il assume cette responsabilité dans la discrétion — la fonction au premier plan, la personne en retrait.

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