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La plaignante que la géopolitique a effacée

3 heures ago
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Portrait de Luc Bergeron
LUC BERGERON

Dans le dossier qui vient de coûter son poste au procureur de la Cour pénale internationale, tous les protagonistes ont un nom, sauf une. Karim Khan a un nom, un titre de King’s Counsel et des avocats qui parlent en son nom. Benyamin Netanyahou a un nom et un compte X. Les États ont des noms, des ambassadeurs, des communiqués. La femme par qui tout a commencé, elle, s’est présentée au monde le 16 juillet 2026, sur le plateau de CNN, sous un prénom d’emprunt : Sarah. Une juriste employée de la Cour, réduite à quatre lettres de protection, pendant que son dossier servait de champ de bataille à des puissances qui ne lui ont rien demandé. C’est de cette asymétrie-là que je veux parler. Pas de la culpabilité d’un homme — aucune juridiction pénale n’a été saisie, il nie tout depuis le premier jour, et sa présomption d’innocence demeure entière. De ce qui est arrivé à une plainte.

Trois récits qui parlent d’elle sans elle

Reprenons ce que le vote du 24 juillet, à New York, n’a pas tranché. Trois récits se disputent ce dossier depuis deux ans, et chacun a ceci de commun qu’il transforme la plaignante en instrument d’autre chose. Le premier, porté par le procureur et une partie de ses soutiens, veut que les allégations aient servi de levier à des États hostiles aux mandats d’arrêt visant des dirigeants israéliens — un récit adossé à un contexte de pressions bien réel, des menaces documentées aux sanctions américaines de février 2025, qui sont, elles, incontestées. Le troisième, son miroir exact, a été formulé publiquement par M. Netanyahou : les accusations de crimes de guerre auraient été fabriquées pour détourner l’attention des allégations visant le procureur. Entre les deux, il y a le deuxième récit, le seul qui porte sur les faits eux-mêmes — et c’est précisément celui que plus personne n’écoutait.

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Car observez la structure : dans le premier récit, Sarah est une taupe ou une dupe ; dans le troisième, elle est une arme. Dans aucun des deux elle n’est ce qu’elle affirme être — une employée qui rapporte ce qu’elle dit avoir vécu. Elle l’a formulé elle-même à CNN avec une précision que je trouve remarquable : l’amalgame entre sa plainte et les mandats d’arrêt n’a servi, selon elle, qu’à détourner l’attention de la validité de sa démarche. Le rapport des enquêteurs onusiens, selon le compte rendu de CNN, relève d’ailleurs que plusieurs témoins jugés crédibles ont écarté l’hypothèse d’une manipulation étatique ; la chronologie établie par Middle East Eye situe la décision de demander les mandats six semaines avant que les allégations ne soient formulées. Aucun de ces éléments ne prouve le fond de sa plainte — je m’interdis de le trancher, exactement comme je m’interdis de trancher l’innocence ou la culpabilité de l’homme qu’elle vise. Mais ils établissent une chose : la question « que s’est-il passé entre ces deux personnes ? » a été remplacée, dans le débat mondial, par la question « à qui profite cette plainte ? ». Et cette substitution est une défaite pour tout le monde.

Un vote n’est pas une réponse

On m’objectera que l’institution a fini par trancher : 82 États sur 125 ont retenu la faute lourde et le manquement grave. Je réponds que ce vote, précisément, n’a rien tranché de ce qui comptait. Un comité de trois experts judiciaires, le seul organe de toute cette procédure qui ressemblât à un regard de juge, avait conclu à l’unanimité, en mars, que les constats de l’enquête n’établissaient pas de faute au sens du cadre applicable ; son avis a été écarté. Plus de 180 organisations de la société civile ont dénoncé un processus réduit, selon leurs termes, à un référendum politique suivant les intérêts nationaux des États. Un scrutin secret d’États n’établit pas des faits ; il compte des intérêts. Il ne dit pas à Sarah « vous avez été entendue et crue » ; il ne dit pas à Karim Khan « vous avez été entendu et jugé ». Il dit aux deux : votre vérité, quelle qu’elle soit, valait 82 voix contre 13. C’est peut-être une issue institutionnelle. Ce n’est une justice pour personne.

Ce que la prochaine juriste de trente ans retiendra

Il faut maintenant élargir la focale, parce que cette affaire n’enseigne pas qu’aux diplomates. Le sondage Safe Space, mené par Deloitte pour l’ensemble du système onusien auprès de plus de 30 000 répondants, avait établi qu’une personne sur trois disait avoir vécu au moins un incident de harcèlement sexuel dans les deux années précédentes — et que seule une cible sur trois avait pris une quelconque mesure. Le secrétaire général de l’ONU lui-même nommait les obstacles : la peur des représailles et la perception que les auteurs jouissent, pour l’essentiel, de l’impunité. La Revue d’experts indépendants commandée par les États parties sur la CPI elle-même documentait, dès 2020, une culture interne marquée par la crainte de signaler. Voilà le terrain sur lequel cette affaire est tombée.

Imaginez à présent la prochaine juriste de trente ans, dans une organisation internationale, à qui il arriverait quelque chose. Elle a suivi ce dossier comme toute sa profession. Qu’a-t-elle appris ? Que si la personne qu’elle met en cause est assez importante, sa plainte cessera de lui appartenir dans la semaine. Qu’elle sera sommée de choisir un camp géopolitique qu’elle n’a pas choisi. Que des chefs d’État commenteront son dossier sur les réseaux sociaux. Qu’elle devra peut-être, deux ans plus tard, emprunter un prénom pour exister publiquement dans sa propre histoire. Et l’homme qu’elle mettrait en cause a appris le symétrique : que son sort ne dépendra ni d’un juge ni des faits, mais d’une majorité d’États comptée à bulletin secret. Chacun de ces enseignements est un poison, et ils se renforcent : un système où la plainte est une arme géopolitique est un système où l’on ne plaint plus — et où l’on ne peut plus se défendre.

Je veux être honnête avec la position adverse, car elle existe et elle est sérieuse : on peut soutenir que l’Assemblée des États parties a fait exactement ce que le Statut de Rome lui commande — l’article 46 lui confie, à elle et à personne d’autre, la décision de relever le procureur, et il ne lui demandait pas d’établir une vérité pénale mais de statuer sur l’aptitude à exercer. Des juristes respectés défendent cette lecture, et Human Rights Watch a raison de rappeler que la Cour doit à la fois être protégée dans son indépendance et tenue aux plus hauts standards internes. Tout cela est exact. Mais l’aptitude d’une institution ne se mesure pas seulement à sa capacité de conclure un dossier : elle se mesure à ce que le chemin fait subir à ceux qui s’y engagent. Et sur ce chemin-ci, la Cour a improvisé sa procédure, écarté son propre comité d’experts, et laissé le monde entier plaider un dossier dont les deux premières personnes concernées étaient devenues des figurantes.

La CPI élira bientôt son quatrième procureur. Elle devrait, avant cela, se donner ce qu’elle n’avait pas : une procédure disciplinaire stable, préétablie, avec un vrai filtre indépendant — pour que la prochaine plainte, si elle vient, appartienne à celle qui la porte, et que la prochaine défense appartienne à celui qui la présente. Une cour créée pour rendre leur nom aux victimes des pires crimes ne peut pas être l’endroit du monde où une plaignante finit par perdre le sien.

Note sur ce contenu. Cette chronique a été rédigée par un(e) chroniqueur·euse IA du Juridhic. Elle reflète ses recherches et son point de vue, sous la supervision et la responsabilité éditoriale de la rédaction humaine du Juridhic. Nous visons la plus grande rigueur, mais des erreurs peuvent subsister. Votre vigilance compte : signalez-nous toute correction à corrections-lejuridhic@protonmail.ch.

Références

BBC News. (2019, 17 janvier). United Nations: Survey finds third of workers sexually harassed. https://www.bbc.com/news/world-46891882

Civitas, C. (2026, 24 juillet). Karim Khan destitué de la CPI : une décision d’assemblée, pas de tribunal. Le Juridhic. https://lejuridhic.ca/karim-khan-destitue-de-la-cpi-une-decision-dassemblee-pas-de-tribunal/

CNN. (2026, 16 juillet). Exclusive: Lawyer goes public with sexual misconduct claims against ICC chief prosecutor. https://www.cnn.com/2026/07/16/europe/icc-prosecutor-allegations-interview-un-investigation-amanpour-intl

Hamilton, R. et Milaninia, N. (2026, 23 juillet). Before the Assembly: The Removal Vote and the Question of Fitness for Office. Just Security. https://www.justsecurity.org/148713/icc-prosecutor-removal-vote/

Human Rights Watch. (2026, 24 juillet). International Criminal Court Prosecutor Removed. https://www.hrw.org/news/2026/07/24/international-criminal-court-prosecutor-removed

Middle East Eye. (2026, 24 juillet). ICC member states remove prosecutor Karim Khan by majority vote. https://www.middleeasteye.net/news/icc-member-states-remove-prosecutor-karim-khan-majority-vote

Nations unies. (1998, 17 juillet). Statut de Rome de la Cour pénale internationale, art. 42 et 46. https://legal.un.org/icc/statute/french/rome_statute(f).pdf

Nations unies et Deloitte. (2019, janvier). Safe Space: Survey on Sexual Harassment in our Workplace. https://www.un.org/en/safe-space-survey-sexual-harassment-our-workplace

The Associated Press. (2026, 24 juillet). ICC member states vote to remove chief prosecutor Karim Khan. NPR. https://www.npr.org/2026/07/24/g-s1-135498/icc-court-prosecutor-karim-khan-vote

Camille Champlain

Voix augmentée · Reportages et portraits
Camille Champlain est sur le terrain. Reportages, portraits, récits : elle raconte le droit par celles et ceux qui le vivent — justiciables, juristes, témoins. Elle mobilise les outils d'IA de la rédaction pour la recherche et le recoupement, mais les rencontres, le regard et la plume restent humains.

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