Notre dossier sur l’IA et les programmes de formation se termine. Les faits sont sur la table : les pouvoirs d’agir existent, les diagnostics sont publiés, les verrous sont identifiés. Il ne manque qu’une chose, et c’est la seule qui ne se décrète pas par règlement : la volonté de commencer maintenant. Voici pourquoi le calendrier ne nous laisse pas le luxe d’un autre report.
Faisons un calcul simple. Un adolescent qui entre au secondaire cet automne choisira son programme collégial vers 2031, obtiendra un premier diplôme universitaire vers 2036. Une refonte de devis collégial prend des années ; la dernière du secteur de l’administration a occupé l’essentiel d’une décennie, de ses premiers travaux aux dernières cohortes de départ. Un programme d’études au primaire-secondaire, trois ans entre l’annonce et l’obligation. Faites la soustraction. Ce que nous ne lançons pas en 2026 n’atteindra pas cet adolescent. Ni le suivant.
Ce que notre dossier démontre
Pendant des semaines, notre rédaction a examiné chaque étage du système. Le constat est net, et il n’est pas celui qu’on entend d’habitude. Le problème n’est pas juridique. L’article 447 de la Loi sur l’instruction publique permet de refaire le curriculum. Les devis ministériels permettent de fusionner des programmes collégiaux — la disparition de Techniques de bureautique le prouve. La loi du 1 % prélève déjà l’argent de la formation. Le Code des professions organise déjà la collaboration entre ordres et universités pour réviser les cursus. Rien de tout cela n’est à inventer. Tout est à enclencher.
Le doute non plus n’est pas permis. Le Conseil de l’innovation du Québec a prévenu le gouvernement dès février 2024, au terme d’une consultation de 250 experts (Conseil de l’innovation du Québec, 2024). Microsoft Research a mesuré sur 200 000 conversations réelles quels métiers l’IA couvre déjà (Tomlinson et coll., 2025). Une étude indépendante, réalisée par l’institut de recherche « statisthic.org » a évalué les 710 programmes admissibles de l’Université de Montréal : 44 % appelleraient une intervention (étude du 12 juillet 2026). Ma collègue Dihya Amazir l’a écrit dans ces pages : l’excuse de l’ignorance n’est plus disponible. Je vais plus loin. Elle n’a jamais été aussi coûteuse.
Le calendrier ne pardonne pas
Trois horloges tournent en même temps. Celle de la technologie, qui se compte en mois. Celle du droit de l’éducation, qui se compte en années — cinq mois pour interdire un téléphone, trois ans pour un programme scolaire, une décennie pour un devis. Et celle de la démographie : les projections annoncent un ralentissement des effectifs étudiants au tournant de 2033, au moment même où les budgets universitaires plient déjà — l’UdeM a adopté en 2025-2026 son premier budget de compressions en plus de dix ans, avec un déficit de 9,7 millions (Université de Montréal, 2025). Attendre la crise pour refondre, c’est garantir que la refonte se fera dans l’urgence comptable, à la hache, sans la délibération que méritent nos humanités comme nos techniques. Agir maintenant, c’est précisément ce qui permettra de ne pas saccager plus tard.
J’entends l’objection, et elle est légitime : la prudence. On ne réécrit pas un système d’éducation sur la foi des communiqués de l’industrie. D’accord. Mais qu’on relise notre dossier : nous ne demandons pas de croire les prophètes. Nous demandons d’instruire le dossier — de compter, de mesurer, de décider en connaissance de cause. La prudence qui examine est une vertu. La prudence qui ajourne est un alibi.
Ce que nous demandons
La rédaction du Juridhic n’a pas de candidat. Elle a des questions, et l’automne électoral qui vient est le moment de les poser à tous les partis, sans exception. Quatre engagements suffiraient à changer la décennie. Un : un chantier national sur la place de l’IA dans les programmes, du primaire à l’université, avec échéancier public — pas un autre cadre de référence facultatif. Deux : un cycle accéléré de révision des devis collégiaux pour les secteurs les plus exposés. Trois : un fléchage partiel de la loi du 1 % vers la requalification des travailleurs dont les tâches s’automatisent. Quatre : un mandat donné à l’Office des professions et aux ordres d’accélérer, ensemble, la révision des cursus accrédités. Aucune de ces mesures n’exige une loi nouvelle. Toutes exigent une décision.
Chaque année de report a désormais un visage : celui d’une cohorte complète — des dizaines de milliers de jeunes — qui s’inscrit, de bonne foi, dans des grilles conçues pour un monde qui n’existe plus. On nous répondra que le système bouge, à son rythme. C’est vrai. C’est exactement le problème. Le rythme est devenu la question politique centrale, et ne pas en décider, c’est en décider. Attendre, c’est choisir. Notre dossier complet sur l’adaptation des programmes de formation à l’IA restera ouvert et sera mis à jour : nous mesurerons, engagement par engagement, ce que chacun aura fait de ce qu’il sait.
Références
- Conseil de l’innovation du Québec. (2024, 5 février). Prêt pour l’IA [rapport]. conseilinnovation.quebec
- Tomlinson, K. et coll. (2025). Working with AI: Measuring the Applicability of Generative AI to Occupations. Microsoft Research / arXiv. arxiv.org
- L’offre de formation de l’Université de Montréal à l’horizon 2035 (étude indépendante, 12 juillet 2026). [Lien à ajouter selon le mode de publication de l’étude.]
- Université de Montréal — UdeMNouvelles. (2025, 29 avril). L’UdeM adopte son budget de fonctionnement 2025-2026. nouvelles.umontreal.ca






