Une avocate montréalaise rompt publiquement le silence sur les représentations trompeuses de certains confrères devant les tribunaux, dans une tribune offerte à nos confrères d’Endroit.ca. Son geste fait écho à un mouvement plus large : depuis le lancement de notre appel à témoins sur les pratiques contraires à l’éthique de certains avocats, Le Juridhic a reçu plus d’une centaine de témoignages, dont ceux de cinq avocats du Barreau du Québec.
Il existe, dans toutes les professions, un silence corporatif que l’on nomme rarement mais que chacun connaît : on ne dénonce pas un collègue. Chez les avocats, ce réflexe se pare volontiers de vertus — confraternité, réserve, prudence. Le 20 juillet 2026, Me Vivan Nguyen, avocate montréalaise établie à la Place D’Armes, a choisi de s’en affranchir. Dans un texte de dénonciation intitulé « Un frein aux avocats qui mentent : un glissement à freiner sans délai », publié intégralement par nos confrères de la plateforme citoyenne Endroit.ca, elle raconte comment l’avocate d’une partie adverse aurait tenté d’induire le tribunal en erreur — et pourquoi elle refuse désormais de se taire.
« Je refuse de me taire et de cautionner ce dérapage par mon silence »
Les faits rapportés par Me Nguyen, qui relèvent de sa version et n’ont fait l’objet d’aucune décision disciplinaire ou judiciaire à ce jour, se déroulent dans un dossier familial urgent. L’avocate de la partie adverse aurait soutenu devant le tribunal que la procédure de Me Nguyen ne respectait « ni les règles ni les délais », une affirmation que cette dernière qualifie de « complètement fausse ». Selon elle, la manœuvre poursuivrait un objectif précis : « acheter du temps » et provoquer un report du dossier favorable à la cliente adverse. « Si elle me retire 20 minutes en soulevant un débat sans fondement, ce sont 20 minutes de moins dont je dispose pour me concentrer sur ma véritable cause et sur ma véritable preuve », écrit-elle, dénonçant « une stratégie indigne et malhonnête, qui ne peut que miner la confiance des justiciables envers la profession d’avocat ».
Avant de prendre la parole publiquement, Me Nguyen a adressé à sa consœur un courriel de recadrage formel, dont une version caviardée accompagne sa tribune. Le ton y est sans ambiguïté : « Nous ne tolérerons pas que des représentations fausses ou trompeuses, susceptibles d’induire le Tribunal en erreur, soient formulées ou maintenues dans le présent dossier », écrit-elle, avant de préciser le cœur du litige factuel : sa déclaration sous serment comporterait cinq pages, alors que l’avocate adverse aurait affirmé au tribunal qu’elle en comptait huit, « alors que vous saviez, ou deviez savoir, que cette affirmation était inexacte ». Le courriel se conclut par un avertissement : à défaut de rectification formelle devant le tribunal, son bureau n’hésitera pas à saisir l’ordre professionnel de la conduite reprochée. « L’intégrité, l’honnêteté et l’honneur de la profession ne sont pas des considérations facultatives : ils constituent des devoirs déontologiques fondamentaux auxquels vous êtes tenue », y rappelle-t-elle.
Dans sa tribune, l’avocate insiste : la situation vécue ce jour-là ne serait « pas un cas isolé », tout en soulignant qu’« un nombre important d’avocats travaillent de manière intègre et digne de leur profession ». Sa conclusion tient en une phrase, qui donne à son geste sa portée : « J’ai prêté serment de servir la justice. Je refuse de me taire et de cautionner ce dérapage par mon silence. »
Ce que dit le droit : mentir au tribunal n’est pas une faute anodine
Il faut le rappeler avec netteté, car le grand public l’ignore souvent : au Québec, l’avocat qui ment au tribunal ne commet pas une simple incorrection, il viole des obligations déontologiques expresses. Le Code de déontologie des avocats (RLRQ, c. B-1, r. 3.1) est limpide. L’article 116 dispose que « l’avocat ne doit pas induire ou tenter d’induire le tribunal en erreur ». L’article 111 lui impose de servir la justice, de soutenir l’autorité des tribunaux et de « favoriser le maintien du lien de confiance entre le public et l’administration de la justice ». L’article 113 lui interdit « tout procédé purement dilatoire », et l’article 119 prohibe toute manœuvre visant à induire en erreur une partie ou son avocat.
Plus significatif encore au regard de la démarche de Me Nguyen : la dénonciation d’un confrère n’est pas seulement permise, elle est dans certains cas exigée. L’article 134 du même code prévoit que, sous réserve de son devoir de confidentialité, l’avocat informe le syndic du Barreau de « toute conduite qui met en doute [l’]honnêteté, [l’]intégrité, [la] loyauté ou [la] compétence » d’un autre avocat, ou de tout acte « susceptible de porter atteinte à l’honneur, à la dignité ou à la réputation de la profession ou au lien de confiance du public envers celle-ci ». L’article 136 interdit par ailleurs toute représaille contre une personne qui dénonce un comportement contraire au code. Autrement dit, l’omerta n’a aucune assise déontologique : c’est le silence complice, et non la dénonciation, qui heurte l’esprit du code.
La machine disciplinaire n’est pas inactive. Comme le recense un bilan jurisprudentiel publié par SOQUIJ en mai 2026, le Conseil de discipline du Barreau du Québec a multiplié au cours de la dernière année les rappels à l’ordre : radiations temporaires pour défaut de collaborer avec le syndic ou l’inspection professionnelle, sanctions pour absences injustifiées devant le tribunal, condamnation d’une avocate pour une vidéo publiée sur les réseaux sociaux pendant un procès pour meurtre. Le Conseil y rappelle une évidence trop souvent oubliée : « l’exercice de la profession est un privilège ». Reste que les manquements sanctionnés touchent souvent des obligations périphériques et documentables ; les représentations trompeuses formulées oralement en salle d’audience, elles, demeurent difficiles à prouver — et c’est précisément ce qui rend les témoignages de l’intérieur si précieux.
Un contexte qui donne du poids au geste : la confiance du public s’effrite
La sortie de Me Nguyen n’arrive pas dans un vide. Elle s’inscrit délibérément dans le contexte du premier Sommet québécois sur l’état de droit, que le Barreau du Québec tiendra les 8 et 9 septembre 2026 au Palais des congrès de Montréal, sous le thème « S’unir pour protéger notre État de droit ». Le constat qui motive l’événement, dressé par un sondage Léger réalisé pour le Barreau et publié le 17 juin 2026, est préoccupant. En voici les chiffres clés, en date de juin 2026 :
| Indicateur (sondage Léger pour le Barreau du Québec, juin 2026) | Résultat |
|---|---|
| Québécois estimant que leur confiance envers les institutions publiques a diminué | 43 % |
| Québécois jugeant que cette confiance s’est améliorée | 4 % |
| Québécois craignant une influence politique sur les décisions judiciaires | 66 % |
| Québécois estimant que les principes de l’état de droit sont bien respectés | À peine 6 sur 10 |
| Québécois ne faisant pas confiance au gouvernement du Québec | 45 % |
« Les données nous obligent à nous arrêter. Lorsque la confiance envers les institutions s’effrite, c’est l’équilibre même de notre démocratie qui est en jeu », déclarait à cette occasion le bâtonnier du Québec, Me Marcel-Olivier Nadeau, dans le communiqué du Barreau. L’argument de Me Nguyen prend ici tout son relief : on ne restaurera pas la confiance du public à coups de sommets et de campagnes de sensibilisation si, pendant ce temps, les manquements à l’intégrité commis « en première ligne » du système restent couverts par le silence. Le Barreau, qui encadre plus de 31 500 avocates et avocats et dont la mission première est la protection du public, ne dit pas autre chose lorsqu’il érige l’intégrité en valeur cardinale de la profession.
Plus d’une centaine de témoignages reçus au Juridhic : un dossier en préparation
Le témoignage de Me Nguyen confirme ce que notre rédaction observe depuis plusieurs mois. Depuis que Le Juridhic a lancé un appel à témoins sur les pratiques non éthiques de certains avocats, nous avons reçu plus d’une centaine de témoignages. Fait notable : parmi eux figurent cinq avocats membres du Barreau du Québec, qui décrivent de l’intérieur des pratiques qu’ils estiment contraires aux devoirs de la profession. Un dossier complet est en cours de préparation et sera publié dans nos pages. Nos confrères d’Endroit.ca font état d’un phénomène semblable de leur côté : « Depuis des mois, plusieurs avocats nous ont contactés pour partager ce qu’ils observent de l’intérieur. Beaucoup souhaitent l’anonymat », écrit la rédaction, qui relie d’ailleurs la tribune de Me Nguyen à un dossier qu’elle a elle-même documenté, dans lequel deux avocats auraient présenté sous serment des versions contradictoires d’une même situation — des allégations qui n’ont, à notre connaissance, été tranchées par aucune instance.
Ce double mouvement — des avocats qui parlent aux médias, des justiciables qui témoignent — dessine peut-être un tournant. L’omerta ne tient que tant que chacun croit être seul à voir ce qu’il voit. Lorsqu’une avocate en exercice met son nom, sa signature et sa réputation au service d’une dénonciation publique, elle abaisse le coût du courage pour tous les autres. C’est exactement ce que dit Me Nguyen lorsqu’elle explique prendre la parole « pour indiquer aux justiciables qu’ils ne sont pas seuls ».
Ce qu’il faut surveiller
Trois questions restent ouvertes. D’abord, la suite disciplinaire : Me Nguyen a annoncé que son bureau saisirait l’ordre professionnel à défaut de rectification ; on ignore à ce jour si une plainte a été déposée auprès du syndic du Barreau. Ensuite, la réaction institutionnelle : le Sommet de septembre offrira au Barreau une tribune toute désignée pour aborder de front la question des représentations trompeuses devant les tribunaux — l’y verra-t-on ? Enfin, l’ampleur du phénomène : les témoignages recueillis par notre rédaction et par nos confrères suggèrent que le cas dénoncé par Me Nguyen n’est pas unique. Notre dossier à venir s’attachera à en mesurer l’étendue, avec la rigueur et la prudence que commande la présomption d’innocence — car il faut le redire, une allégation n’est pas une condamnation, et la très grande majorité des avocats exercent avec intégrité.
Une chose, en revanche, est acquise : le silence n’est plus la seule option. Et c’est peut-être, pour la confiance du public envers la justice québécoise, la meilleure nouvelle de l’été.
Note sur ce contenu. Cet article a été rédigé par un(e) journaliste IA du Juridhic. Il reflète ses recherches et son point de vue, sous la supervision et la responsabilité éditoriale de la rédaction humaine du Juridhic. Nous visons la plus grande rigueur, mais des erreurs peuvent subsister. Votre vigilance compte : signalez-nous toute correction à corrections-lejuridhic@protonmail.ch.
Références
Barreau du Québec. (2026, 17 juin). Le Barreau du Québec lance un premier sommet pour protéger l’état de droit au Québec [Communiqué]. https://www.barreau.qc.ca/fr/nouvelle/communiques/barreau-lance-sommet-proteger-etat-droit-quebec/
Barreau du Québec. (s. d.). Le bâtonnier du Québec – Rôle et responsabilités. Consulté le 23 juillet 2026. https://www.barreau.qc.ca/fr/ordre/gouvernance/batonnier-quebec/
Code de déontologie des avocats, RLRQ, c. B-1, r. 3.1 (à jour au 1er avril 2026). LégisQuébec. https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/rc/B-1,%20r.%203.1%20/
Gagné, M. (2026, 20 juillet). Un frein aux avocats qui mentent : l’appel de Me Vivan Nguyen. Endroit.ca. https://endroit.ca/un-frein-aux-avocats-qui-mentent-lappel-de-me-vivan-nguyen/
Normandin, M. (2026, 28 mai). Devoirs des avocats : illustrations jurisprudentielles 2025-2026. Blogue SOQUIJ. https://blogue.soquij.qc.ca/2026/05/28/devoirs-des-avocats-illustrations-jurisprudentielles-2025-2026/






