Un commerce bondé à l’heure de pointe. Un parc voisin de modules de jeux. Une voiture dans une entrée résidentielle, un matin de semaine. En soixante-douze heures, le Grand Montréal a vu tomber trois hommes dans des décors d’une banalité saisissante. Mais c’est un détail, dans le premier de ces drames, qui devrait nous arrêter plus que le sang : les personnes arrêtées pour le meurtre commis au Walmart de Montréal-Nord ont quinze ans. Quinze ans.
L’émotion, ici, est une mauvaise conseillère — et je vais commencer par la contredire. Car la première vérité de cette semaine sanglante n’est pas celle que crient les manchettes.
Non, Montréal ne sombre pas
Les chiffres disent le contraire de l’impression. Depuis le pic de 2021, la violence armée recule dans la métropole : le SPVM lui-même constatait, dans son bilan 2024, une baisse marquée des tentatives de meurtre et un nombre d’homicides stable. À la mi-2026, on dénombrait une dizaine d’homicides à Montréal — sous le rythme de la moyenne récente, voisine de trente-quatre par an, selon le Journal de Montréal. À Laval, le maire rapporte que les décharges d’armes à feu sont passées de vingt-cinq à seize en un an. Et la criminologue Maria Mourani rappelle une réalité dérangeante mais documentée : dans ces guerres de clans, « ils vont s’entretuer entre eux ». Le citoyen sans lien avec ce milieu n’est pas la cible.
Disons-le donc nettement : non, vos rues ne sont pas devenues un champ de bataille, et quiconque vous vend la panique vous ment par les chiffres. La digue policière tient. Mais elle tient sur un terrain qui, lui, se dérobe ailleurs — là où aucune statistique d’homicide ne le mesure encore.
L’enfant, cette main-d’œuvre « jetable »
Le vrai basculement n’est pas dans le nombre de morts. Il est dans l’âge des mains qui tiennent l’arme. Les organisations criminelles ont fait une découverte froide : un adolescent coûte moins cher qu’un tueur de métier, frappe sans calcul, et — surtout — bénéficie d’un bouclier que l’adulte n’a pas. « Les mineurs sont très manipulables, ils sont immatures, résume Mme Mourani. S’ils se font attraper, ils sont jetables comme des Kleenex. Ils ne coûtent pas cher, et ils sont violents. »
Le recrutement, disent les intervenants de terrain, commence parfois dès dix ans. Il ne se fait plus à la sortie des écoles mais dans la poche de chaque enfant : sur Snapchat, Instagram, Telegram, des annonces codées offrent une « mission » contre un montant — quelques milliers de dollars pour incendier une maison, davantage pour voler une voiture haut de gamme. Certains adolescents, raconte un intervenant cité par Radio-Canada, vont jusqu’à chercher ces contrats. Échouent-ils ? Ils contractent une dette envers le gang, et l’engrenage se referme. À Laval, des adolescents seraient impliqués dans plus de 40 % des crimes commis par arme à feu, selon Radio-Canada. Le motif est rarement l’idéologie : c’est l’argent, le besoin d’appartenance, parfois la simple volonté d’aider des parents à boucler le mois. Fagin, dans le Londres de Dickens, recrutait des orphelins pour faire les poches des passants. Le Fagin de 2026 a un téléphone et un tarif au méfait.
Le piège que nous avons nous-mêmes tendu
Reste la question qui fâche : pourquoi des enfants, précisément ? La réponse, un recruteur la souffle à ses recrues, et un intervenant l’a rapportée presque mot pour mot : « De toute façon, t’as quatorze ans, ta sentence sera pas la même. » Voilà le cœur du problème — et il est juridique.
La Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents repose sur un principe sage : la culpabilité morale d’un enfant est moindre, et l’État doit miser sur sa réhabilitation plutôt que sur sa destruction. Les peines pour adolescents sont donc plafonnées. L’assujettissement à une peine pour adultes existe — les procureurs doivent même l’envisager dès qu’un jeune de quatorze ans ou plus est reconnu coupable de meurtre —, mais il demeure exceptionnel : la Cour suprême, qui s’est prononcée pour la première fois sur ce cadre en juillet 2025 dans l’affaire I.M., en a confirmé les contours stricts, et un tribunal québécois refusait encore, en avril 2026, d’y recourir. Le crime organisé a parfaitement lu la loi. Le bouclier que nous avons forgé pour protéger l’enfance est devenu, entre ses mains, le levier qui la sacrifie.
Mais qu’on ne se trompe pas de colère. Le droit n’est pas désarmé contre les vrais responsables. Recruter une personne pour une organisation criminelle est une infraction passible de cinq ans, assortie d’une peine plancher lorsque la recrue a moins de dix-huit ans. Et si l’enquête établit qu’un meurtre a servi une organisation criminelle, le Code criminel l’assimile au meurtre au premier degré — perpétuité, libération conditionnelle repoussée à vingt-cinq ans — quand bien même il n’aurait pas été prémédité. La sévérité existe. Ce qui manque, c’est la preuve : remonter d’un exécutant de quinze ans jusqu’au donneur d’ordres, à travers le mur de silence et les pseudonymes chiffrés. Voilà le nerf de la guerre.
Ce que nous devons aux enfants des autres
On m’objectera, et l’argument est solide, qu’il ne faut surtout pas durcir la justice des mineurs. On aura raison. Les neurosciences confirment l’immaturité du jugement adolescent ; emprisonner un enfant affamé ne le dissuade pas, il l’endurcit ; et la philosophie réhabilitative de la LSJPA a fait reculer l’incarcération juvénile sans faire flamber la délinquance. Des experts rappellent d’ailleurs que les écoles ont toujours été des terrains de recrutement : le phénomène n’est pas né cette semaine. Tout cela est vrai. La panique est mauvaise législatrice, et je ne plaide pas pour qu’on jette des gamins de quatorze ans au cachot pour vingt-cinq ans.
Je plaide pour autre chose. Une société qui laisse ses enfants devenir à la fois l’arme et la victime a échoué bien avant le procès — elle a failli à un devoir antérieur, qui n’est pas pénal mais protecteur. Les 140 millions de dollars annoncés par Québec sur cinq ans pour contrer le recrutement sont un début, pas une absolution. Diriger l’artillerie lourde du droit vers les recruteurs et les chefs plutôt que vers leurs jouets de quinze ans, doter les enquêteurs des moyens de percer le silence, financer la prévention comme si des vies d’enfants en dépendaient — parce que c’est le cas : voilà l’urgence. Car la vraie mesure d’une justice ne tient pas seulement à la manière dont elle punit les coupables. Elle tient à ceux qu’elle aura laissé transformer en coupables.
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Références
Radio-Canada. (2024, 6 novembre). Les gangs de rue recrutent des mineurs sur les réseaux sociaux. ici.radio-canada.ca
Radio-Canada. (2025, 2 juin). Des criminels venus du sud pour des « jobs de bras ». ici.radio-canada.ca
Radio-Canada. (2025, 15 octobre). 140 millions $ sur 5 ans pour contrer le recrutement des jeunes par le crime organisé. ici.radio-canada.ca
Noovo Info. (2024, 12 octobre). Jeunes liés au crime organisé : rien de nouveau selon des experts. noovo.info
Noovo Info. (2025, 9 juin). Criminalité en hausse, mais moins de violence armée en 2024 à Montréal selon le SPVM. noovo.info
La Presse. (2025, 20 août). Délinquance juvénile : à un clic de la criminalité. lapresse.ca
Ministère de la Justice du Canada. Détermination de la peine applicable aux adolescents [feuillet d’information]. justice.gc.ca
Équipe de soutien provincial LSJPA. (2025, 31 juillet). La Cour suprême se prononce sur l’assujettissement des adolescents à des peines pour adultes (affaire I.M.). lsjpa.wordpress.com
Code criminel, L.R.C. (1985), ch. C-46, art. 231(6.01)-(6.1), 467.11-467.111. Ministère de la Justice du Canada. laws-lois.justice.gc.ca
Le Journal de Montréal. (2026, 5 juin). Criminalité : un début d’été sanglant dans le grand Montréal. journaldemontreal.com






