Un homme poignardé dans un Walmart de Montréal-Nord mardi, un autre abattu dans un parc de Villeray mercredi soir, un troisième criblé de balles devant sa résidence de Laval jeudi matin : le Grand Montréal a connu trois meurtres en moins de 72 heures. Entre l’inquiétude légitime des citoyens et les chiffres, qui demeurent à la baisse, le droit criminel offre une grille de lecture que les manchettes laissent dans l’ombre.
Les trois drames ont un point commun qui frappe : ils sont survenus dans des lieux publics ordinaires — un commerce à l’heure de pointe, un parc voisin de modules de jeux, une rue résidentielle en plein jour. Des policiers retraités interrogés par le Journal de Montréal anticipent une saison tendue. « Je m’attends à un été comme ça », prévient Stéphane Wall, son collègue André Gélinas ajoutant que tout dépendra des acteurs en cause, de leur volonté de riposter et de la capacité des enquêteurs à résoudre rapidement ces crimes.
Trois dossiers, trois trajectoires judiciaires
Le premier dossier est déjà judiciarisé : trois adolescents de 15 ans ont comparu jeudi à la Chambre de la jeunesse relativement au meurtre d’un Albertain de 22 ans au Walmart de Montréal-Nord, l’un d’eux étant accusé de meurtre au deuxième degré. La police n’a établi aucun lien entre cette affaire et le crime organisé à ce stade.
Les deux autres meurtres demeurent sans arrestation, et c’est là que l’« écosystème criminel » entre en scène. Dans Villeray, la victime est Carl-Émile Merazil, 22 ans, atteint par balles au parc de Turin vers 21 h 30 mercredi. Le jeune homme, qui travaillait dans une poissonnerie et songeait à retourner aux études selon une proche citée par le Journal de Montréal, traînait aussi un dossier judiciaire bien garni : en attente de procès dans une affaire de stupéfiants, il avait plaidé coupable en 2024 à de la possession de biens criminellement obtenus et à de l’entrave, après une arrestation en 2023 pour des incendies criminels commis à Val-d’Or dans un contexte d’extorsion. Selon les informations de La Presse, il aurait été membre des « 99 », un groupe en conflit avec des gangs de Saint-Michel et de Laval.
À Laval — premier homicide de l’année sur le territoire —, Hassan Haidar, 33 ans, a été retrouvé au volant de sa voiture, atteint de plusieurs projectiles, après des appels au 911 logés à 8 h 32 jeudi dans le quartier Auteuil. La police l’associe aux Rolling 90s, un gang de l’ouest de Montréal, et les autorités croient que sa mort pourrait s’inscrire dans un conflit impliquant aussi les Arab Power et les Arabs with attitude. Fait révélateur : sa mort survient au lendemain de l’assassinat, dans un pénitencier fédéral, de Tarek Youssef Baydoun, présenté comme une tête d’affiche des Arab Power et lui-même condamné pour un meurtre commis en 2021. Les semaines précédentes, deux figures rivales auraient été attaquées derrière les barreaux à un jour d’intervalle. Quand les chefs sont incarcérés, expliquent les sources policières citées par les médias, les règlements de comptes migrent en détention — et leurs ondes de choc ressortent dans la rue.
Ce que le droit réserve aux meurtres de gangs
Si les enquêtes confirment la thèse du règlement de comptes, la qualification juridique s’alourdit d’elle-même. Le Code criminel prévoit qu’un meurtre commis au profit, sous la direction ou en association avec une organisation criminelle est assimilé au meurtre au premier degré, peu importe qu’il ait été prémédité ou non — avec à la clé la perpétuité et une admissibilité à la libération conditionnelle repoussée à 25 ans. Le législateur a fait le même choix pour le meurtre commis en lien avec de l’intimidation. S’y greffent les infractions propres au gangstérisme, dont les peines se purgent consécutivement à toute autre.
L’autre versant juridique concerne les jeunes. La criminologue Maria Mourani observe que des adolescents acceptent désormais des contrats criminels recrutés notamment via Telegram, pendant que le port du couteau se banalise chez d’autres — un constat partagé par Mohamed Mimoun, du Forum jeunesse de Saint-Michel, qui déplore l’inaction face à un « flirt » croissant entre crime organisé et adolescents. Or le droit n’est pas démuni : recruter une personne pour une organisation criminelle est une infraction en soi, passible de cinq ans, et le recrutement d’un mineur emporte une peine minimale d’emprisonnement. La difficulté n’est pas la sévérité des textes, mais la preuve — remonter des exécutants de 15 ans aux donneurs d’ordres.
Le sentiment d’insécurité et les chiffres
Reste la question que tout le monde se pose : le Grand Montréal devient-il dangereux ? Les données disent le contraire de l’impression. Depuis 2021, Montréal enregistre en moyenne 34 homicides par année ; à la mi-2026, le compteur est à 10, sous le rythme moyen. À Laval, le maire Stéphane Boyer souligne que les décharges d’armes à feu sont passées de 25 à 16 en un an, avec 26 armes saisies et 21 arrestations. Et Mme Mourani rappelle la réalité de ce type de violence : « ils vont s’entretuer entre eux », le citoyen sans lien avec ces groupes n’étant pas ciblé. L’inspecteur-chef David Shane, du SPVM, précise d’ailleurs que les deux meurtres montréalais ne sont pas liés entre eux et que la population ne devrait pas craindre d’escalade découlant directement de ces événements ; des policiers feront du porte-à-porte dans les quartiers touchés pour rassurer les résidants et recueillir des témoignages.
| Dossier | État judiciaire | Enjeu juridique principal |
|---|---|---|
| Walmart, Montréal-Nord (2 juin) | 3 accusés de 15 ans (LSJPA), plaidoyers de non-culpabilité | Justice des adolescents ; aucun lien établi avec le crime organisé |
| Parc de Turin, Villeray (3 juin) | Aucune arrestation | Si lien de gang prouvé : meurtre assimilé au 1er degré |
| Auteuil, Laval (4 juin) | Aucune arrestation | Conflit de gangs allégué ; violence carcérale en toile de fond |
Entre la peur ressentie au coin d’une rue et la froideur des statistiques, la vérité de cet été se jouera dans les salles d’interrogatoire et, peut-être, dans les pénitenciers où la guerre semble s’être déplacée. Les outils juridiques existent, et ils sont lourds ; leur poids ne se fera toutefois sentir que si les enquêtes aboutissent — ce qui, dans l’univers du silence des gangs, demeure chaque fois le nerf de la guerre.
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Références
Le Journal de Montréal. (2026, 5 juin). Criminalité : un début d’été sanglant dans le grand Montréal. journaldemontreal.com
La Presse. (2026, 5 juin). Trois meurtres en 36 heures : sûr, le Grand Montréal ? lapresse.ca
Radio-Canada. (2026, 4 juin). Un homme de 33 ans assassiné dans le quartier Auteuil, à Laval. ici.radio-canada.ca
Courrier Laval. (2026, 4 juin). Meurtre en pleine rue lié au crime organisé à Laval. courrierlaval.com
La Presse Canadienne. (2026, 4 juin). Quatre jeunes ont été arrêtés en lien avec le meurtre commis mardi à Montréal-Nord. lactualite.com
Radio-Canada. (2026, 4 juin). Meurtre dans un Walmart de Montréal-Nord : le SPVM arrête quatre adolescents. ici.radio-canada.ca
Code criminel, L.R.C. (1985), ch. C-46, art. 231, 467.1, 467.11-467.13, 467.111. Ministère de la Justice du Canada. laws-lois.justice.gc.ca






