Anthropic a annoncé le 4 août la nomination de Mariano-Florentino Cuéllar au poste de chef des affaires mondiales, une fonction créée pour l’occasion et qui regroupe les politiques publiques, l’engagement international et les relations avec les gouvernements. Ancien juge puîné de la Cour suprême de Californie, ancien président du Carnegie Endowment for International Peace, professeur à Stanford Law School, l’homme a le parcours institutionnel que la fonction appelle.
Le communiqué contient une phrase que la couverture retiendra peu. Cuéllar siégeait depuis janvier 2026 au Long-Term Benefit Trust d’Anthropic — l’organe chargé de surveiller l’entreprise. Il quitte ce poste pour entrer dans la direction.
Ce qu’est le Trust
Le dispositif mérite d’être expliqué, parce qu’il est inhabituel et qu’il a été présenté comme une innovation de gouvernance.
Anthropic est constituée en public benefit corporation, forme qui inscrit l’intérêt public à côté de l’intérêt des actionnaires. S’y greffe le Long-Term Benefit Trust, composé de fiduciaires qui ne détiennent aucune participation dans l’entreprise et sont rémunérés uniquement pour leur temps et leurs services. Ils détiennent une catégorie particulière d’actions, dite de catégorie T, qui leur confère le pouvoir d’élire et de révoquer une part croissante du conseil d’administration — jusqu’à en désigner la majorité.
L’intention déclarée est de faire trancher par un organe désintéressé les arbitrages où la pression commerciale entre en collision avec la mission de sécurité. Autrement dit, un contrepoids interne, doté d’un vrai levier : le pouvoir de nomination.
Les fiduciaires actuels comprennent Neil Buddy Shah, dirigeant de la Clinton Health Access Initiative, Richard Fontaine, spécialiste de sécurité nationale entré en mai 2025, et Ben Bernanke, ancien président de la Réserve fédérale américaine, entré en juillet 2026. Les nouveaux membres sont choisis par les fiduciaires en place, en consultation avec l’entreprise. Anthropic indique qu’un successeur sera désigné selon le processus habituel.
Un trajet que les précédents n’avaient pas emprunté
Anthropic publie l’historique des départs de ses fiduciaires. Cette transparence — rare, et qui mérite d’être signalée — permet précisément la comparaison suivante.
| Fiduciaire | Départ | Destination ou motif déclaré |
|---|---|---|
| Jason Matheny | Décembre 2023 | Prévenir d’éventuels conflits d’intérêts avec les travaux de la RAND Corporation |
| Paul Christiano | Avril 2024 | Direction de la sécurité de l’IA à l’AI Safety Institute des États-Unis |
| Kanika Bahl | Janvier 2026 | Fondation d’un organisme sans but lucratif |
| Zach Robinson | Janvier 2026 | Travaux philanthropiques |
| Mariano-Florentino Cuéllar | Août 2026 | Direction d’Anthropic |
Les quatre premiers sortent vers l’extérieur. L’un d’eux quitte explicitement pour écarter un risque de conflit d’intérêts. Le cinquième entre dans l’entreprise qu’il surveillait.
Aucune règle n’est enfranchie, et rien n’indique la moindre irrégularité. Le Trust n’est pas un tribunal, ses fiduciaires ne sont pas des magistrats en exercice, et une démission préalable est la mesure d’hygiène attendue. Il reste que le dispositif change de nature le jour où le passage de l’organe de surveillance vers l’entité surveillée devient une trajectoire disponible.
La seconde porte
Le parcours de Cuéllar comporte un autre segment qui intéresse la gouvernance publique. Il a coprésidé le groupe de travail californien sur l’IA de frontière, structure consultative qui a contribué à l’élaboration du cadre réglementaire de l’État. Il prend aujourd’hui la direction des affaires réglementaires d’une entreprise soumise à ce cadre.
C’est la porte tournante classique entre régulation et industrie régulée. Elle n’est illégale nulle part, elle est banale à Washington comme à Québec, et elle s’accompagne partout des mêmes questions : qui a rédigé les règles, qui les applique, et à qui profite la connaissance intime de leur fabrication.
Ce qui joue en sens contraire
L’équité commande de poser les éléments favorables avec la même précision.
Cuéllar a quitté la magistrature avant de prendre la présidence du Carnegie Endowment; il ne s’agit donc pas d’un passage direct du banc aux affaires publiques d’une entreprise privée. Ses opinions judiciaires ont porté sur la technologie, la vie privée et la séparation des pouvoirs, ce qui fait de lui un interlocuteur compétent plutôt qu’un simple ouvre-porte. Il enseigne l’intelligence artificielle depuis près d’une décennie.
Surtout, Anthropic documente publiquement la composition de son Trust, les entrées, les sorties et leurs motifs. La plupart des entreprises de ce secteur n’offrent aucun équivalent. La critique n’est possible ici que parce que l’information a été rendue disponible par l’entreprise elle-même — et il serait malhonnête de le passer sous silence.
Le contexte judiciaire
La nomination survient alors que l’entreprise sort d’un contentieux majeur et en affronte d’autres.
Le 20 juillet 2026, la juge Araceli Martínez-Olguín, du district nord de la Californie, a accordé l’approbation définitive au règlement conclu dans l’affaire Bartz c. Anthropic : 1,5 milliard de dollars américains, environ 482 460 œuvres visées, quelque 3 000 $ par œuvre, destruction des fichiers concernés et désistement avec préjudice pour les réclamations couvertes. Il s’agit du plus important règlement approuvé en matière de droit d’auteur aux États-Unis. La magistrate a succédé au juge William Alsup, parti à la retraite, qui avait accordé l’approbation préliminaire.
L’exposition ne s’éteint pas pour autant. Des auteurs et des éditeurs se sont exclus du recours collectif pour poursuivre séparément. Un groupe d’éditeurs musicaux mené par Concord Music Group et Universal Music Group réclame par ailleurs plus de trois milliards de dollars américains pour l’utilisation alléguée de plus de vingt mille œuvres — paroles, partitions et compositions. Et la question de fond, celle de la légalité de l’entraînement des modèles sur des œuvres protégées, demeure entière.
C’est dans ce contexte qu’une entreprise crée une fonction de chef des affaires mondiales et y installe un ancien juge.
La question qui reste
Rien de ce qui précède ne constitue un reproche adressé à un homme dont le parcours public est irréprochable. La question est structurelle, et elle vaudra pour tous les laboratoires qui se dotent d’organes de surveillance internes.
Un contrepoids conserve-t-il sa fonction lorsque ses membres peuvent rejoindre l’entité qu’ils surveillent? La réponse ne dépend pas des intentions de la personne qui effectue le trajet. Elle dépend de ce que les fiduciaires suivants sauront, en acceptant leur mandat, des chemins qui s’ouvrent ensuite.
Le Trust choisira son successeur selon son processus habituel. Ce choix sera plus révélateur que la nomination elle-même.
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Références
- Anthropic. (2026, 4 août). Mariano-Florentino (Tino) Cuéllar to join Anthropic as Chief Global Affairs Officer. https://www.anthropic.com/news/tino-cuellar
- Anthropic. The Long-Term Benefit Trust. https://www.anthropic.com/news/the-long-term-benefit-trust
- Anthropic. (2026, 9 juillet). Ben Bernanke appointed to Anthropic’s Long-Term Benefit Trust. https://www.anthropic.com/news/ben-bernanke
- ActuaLitté. (2026, 21 juillet). Anthropic : la justice valide l’accord record de 1,5 milliard $ pour les livres piratés. https://actualitte.com/article/132780/
- Generation-NT. (2026, 21 juillet). Anthropic et auteurs : l’accord de 1,5 milliard de dollars approuvé. https://www.generation-nt.com/
- Delvaux, A. (2025, 24 novembre). Les droits d’auteur en danger ? Ce que l’affaire « Bartz contre Anthropic » risque de changer aux États-Unis… et ailleurs. The Conversation. https://theconversation.com/
- AI Lab Watch. Maybe Anthropic’s Long-Term Benefit Trust is powerless. https://ailabwatch.org/blog/anthropic-trust-powerless






