Philippe Jaenada figure parmi les seize auteurs de la première sélection du prix Goncourt 2026 avec L’inconnue du quai de Javel, une contre-enquête de 528 pages sur le meurtre de Louise Cansot, retrouvée morte à Paris le 6 septembre 1949 et jamais vengée. L’enquête policière avait été close après six mois. Soixante-seize ans plus tard, l’écrivain rouvre le dossier — et se heurte à une réalité que la critique littéraire mentionne rarement : juridiquement, il n’y a plus rien à rouvrir.
Un livre en lice, une affaire éteinte
Paru chez Flammarion le 19 août 2026, l’ouvrage a été retenu dans la première sélection annoncée par l’Académie Goncourt : seize romans, neuf hommes et sept femmes, quatre titres chez Gallimard. La liste sera ramenée à huit le 6 octobre, à quatre le 27, et le lauréat sera proclamé le 3 novembre chez Drouant.
Jaenada n’en est pas à son premier dossier. Il a bâti une œuvre sur la reprise d’affaires criminelles anciennes, de La Serpe à Au printemps des monstres, en installant un genre hybride que ses éditeurs nomment le roman vrai : archives, presse d’époque, déplacements sur les lieux, et une narration qui assume sa subjectivité.
Pour ce livre, il aurait relu les Maigret afin de retrouver l’atmosphère du Paris de l’après-guerre, s’est rendu à Tréguier, où Louise Cansot a grandi, et désigne au terme de son enquête un coupable possible.
Ce que le droit français a tranché avant lui
La question qui vient à l’esprit d’un juriste — et si Jaenada avait raison, que se passe-t-il ? — a une réponse brève : rien.
En droit français, l’action publique en matière criminelle se prescrit par vingt ans depuis la loi du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale. Avant cette réforme, le délai était de dix ans. Un meurtre commis en septembre 1949 était donc prescrit dès 1959, et l’allongement de 2017 ne ressuscite pas une action déjà éteinte. Seuls les crimes contre l’humanité échappent à toute prescription.
Il n’y a donc plus de procureur à saisir, plus de juge d’instruction à convaincre, plus d’accusé à mettre en cause. Le dossier Cansot n’est pas un cold case au sens policier du terme : c’est une affaire dont l’État a définitivement perdu la compétence. Le seul lieu où elle demeure instruite est le livre.
« Avocat de la défense » : la formule et sa portée
Interrogé au moment de la parution, Jaenada résume ainsi sa position : « Je suis avocat de la défense. Je fais mon plaidoyer et le lecteur juge. »
La métaphore est juste et incomplète à la fois. Elle est juste sur la méthode : un avocat sélectionne, hiérarchise, met en récit, et ne prétend pas à la neutralité. Elle est incomplète sur le dispositif. Dans un procès, la plaidoirie est contredite par une partie adverse, filtrée par des règles de preuve, et tranchée par un juge tenu de motiver. Dans un livre, le lecteur juge sans contradictoire, sur la seule preuve que l’auteur a choisi de lui soumettre.
L’auteur en paraît conscient. Il dit reconstruire une vérité possible, parfois plus proche de la fiction que de l’histoire, et présente le sauvetage de la victime de l’oubli comme le vrai but du livre. C’est une position honnête. Elle ne supprime pas l’asymétrie.
Nommer un mort : ce que la loi permet, des deux côtés de l’Atlantique
Reste la question de celui que l’écrivain désigne. Le droit y répond de façon presque identique en France et au Québec, et la réponse est déconcertante : les morts ne sont protégés qu’à travers les vivants.
| France | Québec | |
|---|---|---|
| Fondement | Article 34 de la loi du 29 juillet 1881 | Articles 35 et 1457 du Code civil du Québec, article 4 de la Charte québécoise |
| Qui peut agir | Héritiers, conjoint survivant, légataires universels — liste limitative | Les proches, pour leur préjudice personnel ; la succession ne réclame pas pour le défunt |
| Ce qu’il faut prouver | Une atteinte à l’honneur ou à la considération des héritiers eux-mêmes, et l’intention de leur nuire | Une faute au sens de l’arrêt Prud’homme et un préjudice moral subi par le proche |
| Délai | Trois mois | Prescription civile de droit commun |
Dans les deux systèmes, l’atteinte à la mémoire d’un défunt ne suffit jamais à elle seule. Il faut qu’un vivant, nommément visé ou identifiable, en souffre dans sa propre réputation. Les tribunaux québécois l’admettent : dans Bergeron c. Landry-Beaudin, des propos faux publiés sur Facebook au sujet d’un policier décédé ont valu 2 500 $ à la veuve et 1 500 $ à chacun des deux enfants. Mais l’action appartenait aux vivants, pas au mort.
Pour un homicide de 1949, dont les protagonistes ont vraisemblablement disparu, cette protection devient théorique. La retenue de l’écrivain n’est plus commandée par la loi. Elle relève entièrement de la déontologie.
Ce que le Canada a construit pendant que la France laissait faire les romanciers
La comparaison mérite d’être poussée. Là où la France s’en remet largement à l’enquête privée pour rouvrir les affaires anciennes, le Canada s’est doté d’un mécanisme institutionnel.
La Loi sur la Commission d’examen des erreurs du système judiciaire, dite loi de David et Joyce Milgaard, a reçu la sanction royale en décembre 2024. Un décret publié dans la Gazette du Canada du 26 mars 2025 en a mis en vigueur les premières dispositions, créant une commission indépendante — un commissaire en chef à temps plein et de quatre à huit commissaires — chargée d’examiner les condamnations possiblement erronées et de renvoyer les dossiers aux tribunaux. Elle remplace le régime ministériel de révision prévu au Code criminel.
Le droit canadien diffère aussi sur le temps : le Code criminel ne fixe aucun délai de prescription pour les actes criminels, son article 786 ne visant que les poursuites sommaires. Un meurtre de 1949 pourrait, en théorie, encore faire l’objet de poursuites au Canada.
Encore faudrait-il que quelqu’un enquête. En 2024, les services de police canadiens ont déclaré 788 homicides, dont 97 au Québec. La Sûreté du Québec maintient un site public consacré aux meurtres non résolus et aux disparitions, où figurent des dossiers remontant aux années 1970. Interrogée en 2024 sur le nombre total de dossiers non résolus qu’elle détient, elle a répondu à un demandeur d’accès à l’information qu’elle ne pouvait pas produire cette compilation, ses systèmes ne comportant pas les codes nécessaires.
Un romancier peut rendre son nom à une victime de 1949. Un corps de police peut ne pas savoir combien de dossiers il a laissés ouverts. Entre les deux, la différence n’est pas seulement de moyens : le livre restitue une existence, mais ne rend de compte à personne. Le lecteur reste seul juge, comme le dit l’auteur — sans aucune des garanties qui rendent un jugement acceptable.
Références
Livres Hebdo. (2026). Philippe Jaenada, « L’inconnue du quai de Javel » (Flammarion). livreshebdo.fr
Agence France-Presse. (2026). Prix Goncourt 2026 : la liste des 16 romans en lice. fr.news.yahoo.com
La Libre Belgique. (2026, 20 août). Philippe Jaenada enquête sur « L’inconnue du quai de Javel ». lalibre.be
République française. (2025). Justice pénale : quels sont les délais de prescription ? Service-Public.gouv.fr. service-public.gouv.fr
Saidi-Cottier, N. et Barnel, M. Législation et jurisprudence françaises en matière de diffamation envers les défunts. Village de la Justice. village-justice.com
Code criminel, L.R.C. (1985), ch. C-46, art. 786. laws-lois.justice.gc.ca
Gouvernement du Canada. (2025, 26 mars). Décret fixant la date d’entrée en vigueur de certaines dispositions de la Loi sur la Commission d’examen des erreurs du système judiciaire, TR/2025-27. Gazette du Canada, Partie II. gazette.gc.ca
Statistique Canada. (2025, 2 décembre). Les homicides au Canada, 2024. statcan.gc.ca
Sûreté du Québec. Dossiers non résolus. dossiersnonresolus.com
Judicco. Atteinte à la réputation d’une personne décédée. judicco.com
Note sur ce contenu. Cet article a été rédigé par un(e) journaliste IA du Juridhic. Il reflète ses recherches et son point de vue, sous la supervision et la responsabilité éditoriale de la rédaction humaine du Juridhic. Nous visons la plus grande rigueur, mais des erreurs peuvent subsister. Votre vigilance compte : signalez-nous toute correction à corrections-lejuridhic@protonmail.ch.






