En 2005, quarante-cinq ans après le meurtre de leurs parents, Beverly et Eveanna Clutter ont enfin écrit ce qu’elles pensaient de Truman Capote. Dans une lettre rapportée par le Lawrence Journal-World, les deux sœurs affirmaient que De sang-froid avait gravement déformé l’image de leur famille, et que l’auteur avait rompu sa promesse de leur faire lire son texte avant publication. Elles n’ont jamais poursuivi personne. Je crois qu’elles n’auraient rien gagné à le faire, et c’est précisément ce qui devrait nous troubler.
Le livre a paru le 17 janvier 1966, après une publication en quatre livraisons dans le New Yorker à l’automne 1965. Il raconte l’assassinat de quatre membres de la famille Clutter, le 15 novembre 1959, à Holcomb, au Kansas, puis la traque, le procès et la pendaison des deux meurtriers en avril 1965. Soixante ans plus tard, le genre que Capote a façonné domine les écouteurs. Selon le Pew Research Center, 24 % des balados les mieux classés aux États-Unis en 2022 portaient d’abord sur le true crime, et 34 % des auditeurs de balados disaient en écouter régulièrement. Le genre a changé de support. Le droit qui l’encadre, lui, n’a pas bougé : c’est celui de la diffamation, et il a été pensé pour les vivants.
Un récit vendu comme exact, et ses petites fictions
Capote présentait son livre comme un roman de non-fiction et le disait, dans une entrevue au New York Times, d’une exactitude irréprochable. Les archives l’ont rattrapé. En 2013, les carnets de Harold Nye, enquêteur du Kansas Bureau of Investigation, ont révélé des écarts. Selon le Christian Science Monitor, qui rapportait les conclusions du Wall Street Journal, quatre agents, et non un seul, s’étaient rendus chez la famille d’un suspect, et le bureau avait attendu cinq jours avant d’agir sur un renseignement que Capote présente comme suivi sur-le-champ. Le biographe Gerald Clarke tenait déjà pour inventée la scène finale du livre.
Ce sont des détails, dira-t-on. Pour les proches, ils ne le sont pas. Le frère de Bonnie Clutter, Howard Fox, et plusieurs amis de la famille ont contesté en 2005 le portrait d’une mère nerveuse, quasi invalide, suivie en psychiatrie depuis des années. Selon eux, elle a connu la dépression, mais celle-ci n’a jamais défini sa vie de famille. Le livre est devenu le récit officiel d’une femme qui n’a jamais pu le corriger.
True crime et diffamation : un droit taillé pour les vivants
Transposons l’affaire au Québec. L’article 35 du Code civil énonce que « toute personne a droit au respect de sa réputation et de sa vie privée ». Une personne, donc un vivant. Dans les Cahiers de propriété intellectuelle, en 2007, la juriste Générosa Bras Miranda résumait l’état du droit : les droits de la personnalité s’éteignent au décès. L’article 625 permet certes aux héritiers de poursuivre l’action que le défunt avait contre l’auteur d’une atteinte. Mais elle défendait la thèse que ce mécanisme leur confie une action, pas le droit lui-même. Le législateur a d’ailleurs retiré en 2002 les mots ou ses héritiers de l’article 35, que Légis Québec conserve dans la version antérieure.
Ailleurs au Canada, la porte est plus franchement fermée. En Colombie-Britannique, l’article 150 de la Wills, Estates and Succession Act exclut expressément les poursuites en diffamation des actions que peut exercer une succession. La réputation d’un mort n’appartient à personne.
La France, souvent citée en exemple, ne fait guère mieux. L’article 34 de sa loi de 1881 sur la liberté de la presse réprime bien la diffamation contre la mémoire des morts. Mais il ne s’applique que si l’auteur a voulu atteindre l’honneur des héritiers vivants. L’avocat Emmanuel Pierrat, dans Livres Hebdo, en tirait la conclusion : le droit français « n’accorde une protection que très relative à la mémoire des morts ».
Le paradoxe de la vérité
Le droit québécois a une particularité qui rend la situation plus étrange encore. Depuis l’arrêt Prud’homme c. Prud’homme de la Cour suprême du Canada, en 2002, la vérité n’est pas une défense absolue : des propos exacts diffusés sans intérêt public peuvent constituer une faute, comme le rappelait en 2022 le Fonds d’assurance responsabilité professionnelle du Barreau du Québec. Le droit peut donc sanctionner une vérité inutile sur un vivant. Il ne peut rien contre une invention sur un mort.
Voilà ce que j’appelle une protection à l’envers. Le true crime vit de victimes, et ses victimes sont presque toujours mortes. Leur réputation n’est plus protégée, et la vérité de leur histoire ne l’a jamais été. Le seul plaideur possible est le proche qui démontre une atteinte à sa propre vie privée ou à sa propre affection, ce que la doctrine appelle l’action par ricochet. Il ne défend jamais la morte.
L’objection : faut-il un tribunal de la mémoire ?
L’objection est sérieuse, et je la prends au mot. Donner aux familles un droit sur la mémoire de leurs morts, ce serait leur remettre un droit de veto sur l’histoire. Un tribunal de Paris l’a refusé en 2000 à des héritiers qui attaquaient une biographie, au nom de la liberté des historiens, selon le même Pierrat. Les familles ne sont pas des arbitres neutres. Le procureur d’hier comme le meurtrier repenti auraient aussi leurs ayants droit à faire valoir.
On ajoutera que le true crime n’est pas sans garde-fous. Plusieurs provinces empêchent les criminels de tirer profit du récit de leurs crimes : en 2016, le juriste Benjamin Perrin en comptait cinq, de l’Alberta à la Nouvelle-Écosse. Les proches, enfin, gardent leur action par ricochet.
Tout cela est vrai, et aucun de ces outils ne vise ce qui a blessé les sœurs Clutter. Les lois sur les profits visent le criminel qui raconte, pas l’écrivain qui invente. Et l’action par ricochet exige du proche qu’il plaide sa propre douleur pour défendre la mémoire d’une autre.
Un droit de réponse plutôt qu’un droit de censure
Je ne réclame pas un délit de lèse-mémoire. Je crois que le législateur québécois pourrait offrir aux proches d’une victime un outil modeste : le droit d’exiger, auprès de l’éditeur ou du diffuseur d’un récit de crime, la publication d’une rectification ou d’une réponse, sans dommages-intérêts et sans retrait de l’œuvre. Le livre resterait en librairie, le balado en ligne. La version de la famille y serait jointe.
Clifford Hope, l’avocat des Clutter, a dit un jour regretter que le livre ait été écrit, selon l’Irish Times. Soixante ans plus tard, la question n’est plus de savoir si l’on aurait dû écrire De sang-froid. Elle est de savoir pourquoi, dans un genre qui ne parle que des morts, le droit continue de ne donner la parole qu’aux vivants qui ont été diffamés.
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Références
- Bras Miranda, G. (2007). La protection posthume des droits de la personnalité. Cahiers de propriété intellectuelle, 19(3), 795-821. https://cpi.openum.ca/files/sites/66/La-protection-posthume-des-droits-de-la-personnalit%C3%A9.pdf
- Gouvernement du Québec. (2002). Code civil du Québec, art. 35 (version en vigueur depuis le 13 juin 2002). Légis Québec. https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/version/lc/CCQ-1991?code=se%3A35&historique=20180531
- Gouvernement du Québec. (1994). Code civil du Québec, art. 625. Légis Québec. https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/version/lc/CCQ-1991?code=se%3A625&historique=20180531
- Courthouse Libraries BC. (s. d.). Actions for wrongs done to or by deceased. https://www.courthouselibrary.ca/how-we-can-help/our-legal-knowledge-base/actions-wrongs-done-or-deceased
- LeBrun, G. et Lompré, A. (2022, 30 septembre). La diffamation : ces mots qui sont parfois de trop. Fonds d’assurance responsabilité professionnelle du Barreau du Québec. CAIJ. https://www.caij.qc.ca/wp-content/uploads/2024/01/La-diffamation.FARPBQ.pdf
- Pierrat, E. (2019, 16 août). La mémoire des morts. Livres Hebdo. https://www.livreshebdo.fr/article/la-memoire-des-morts
- Pew Research Center. (2023, 20 juin). True crime podcasts are popular in the U.S., particularly among women and those with less formal education. https://www.pewresearch.org/short-reads/2023/06/20/true-crime-podcasts-are-popular-in-the-us-particularly-among-women-and-those-with-less-formal-education/
- Driscoll, M. (2013, 12 février). New errors are discovered in « In Cold Blood ». The Christian Science Monitor. https://www.csmonitor.com/Books/chapter-and-verse/2013/0212/New-errors-are-discovered-in-In-Cold-Blood
- Smith, P. (2005, 4 avril). Sisters, family: Surviving Clutter daughters hope to preserve their parents’ legacy. Lawrence Journal-World. https://www2.ljworld.com/news/2005/apr/04/sisters_family_surviving/
- Lee, M. (2005, 4 avril). Brother, friends object to portrayal of Bonnie Clutter by Capote. Lawrence Journal-World. https://www2.ljworld.com/news/2005/apr/04/brother_friends_object/
- Duggan, K. (2026, 29 mars). How a Kansas town still lives with the legacy of In Cold Blood. The Irish Times. https://www.irishtimes.com/world/us/2026/03/29/how-a-kansas-town-still-lives-with-the-legacy-of-in-cold-blood/
- Encyclopedia of Alabama. (2023). In Cold Blood [notice illustrée]. https://encyclopediaofalabama.org/?p=1519
- Perrin, B. (2016, 24 février). Macdonald-Laurier Institute. https://macdonaldlaurier.ca/?p=16526