Quand un État restreint les droits de toute une génération, il invoque rarement son intuition. Il invoque la science. C-34, qui fermera les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, se présente comme la réponse évidente à une crise de santé mentale dont les plateformes seraient la cause démontrée. Or cette démonstration, la communauté scientifique ne l’a pas faite — elle se déchire à son sujet. Et c’est précisément ce que le législateur refuse de nous dire.
Il y a quelque chose de troublant dans la rhétorique qui accompagne les interdictions de réseaux sociaux, d’Australie jusqu’à Ottawa : elle parle au présent de l’indicatif. Les réseaux sociaux détruisent la jeunesse, les écrans causent l’anxiété. Pas de conditionnel, pas de peut-être. La certitude est l’argument. Mais ouvrons les revues savantes plutôt que les communiqués ministériels, et la certitude se dissout.
Ce que la science dit — et ce qu’elle ne dit pas
D’un côté, une thèse devenue planétaire : celle du psychologue social Jonathan Haidt, pour qui les téléphones intelligents et les réseaux sociaux sont la cause première de la dégradation de la santé mentale des jeunes depuis 2012. Son livre Génération anxieuse a été cité par les responsables australiens, et son auteur reçu par des chefs d’État. Rarement un ouvrage de psychologie aura eu pareille fortune législative.
De l’autre, une partie substantielle de la communauté scientifique qui freine des quatre fers. Dès sa parution, la revue Nature publiait une recension sévère signée par la psychologue Candice Odgers, spécialiste de la santé mentale des enfants depuis vingt ans, pour qui les données ne permettent tout simplement pas de répondre « oui » à la question de la nocivité — et qui rappelle que chaque génération a connu sa panique morale, des bandes dessinées au rock’n’roll en passant par les jeux vidéo.
Entre les deux, des chiffres qui devraient faire réfléchir tout parlementaire. La vaste analyse d’Amy Orben et Andrew Przybylski, publiée dans Nature Human Behaviour à partir des données de centaines de milliers d’adolescents, conclut que l’usage des technologies numériques n’explique qu’environ 0,4 % de la variation du bien-être des jeunes — une association comparable, dans les mêmes données, à celle de la consommation régulière de pommes de terre, et plus faible que celle du port de lunettes. Le manque de sommeil, l’intimidation, la consommation de cannabis pèsent plusieurs fois plus lourd. Ces travaux ont leurs critiques, qui leur reprochent de diluer les effets propres aux réseaux sociaux dans le temps d’écran global et d’ignorer les effets de seuil. Mais voilà justement le point : nous sommes devant une controverse scientifique vivante, pas devant un consensus.
Lorsque l’Australie a adopté son interdiction — le modèle explicite de C-34 —, plus de 140 universitaires et organismes spécialisés en protection de l’enfance ont signé une lettre ouverte la qualifiant d’« instrument trop radical » pour traiter efficacement les risques. Ce n’étaient pas des lobbyistes des plateformes. C’étaient les chercheurs du domaine même au nom duquel on légiférait.
Le droit exige mieux qu’une corrélation
Pourquoi cette querelle de spécialistes devrait-elle préoccuper un journal juridique ? Parce qu’en droit canadien, la science n’est pas un ornement rhétorique : elle est une exigence constitutionnelle. Interdire à des adolescents de s’exprimer et de s’associer sur les grandes places publiques numériques de leur époque, c’est restreindre des libertés que la Charte protège sans égard à l’âge. Et toute restriction devra un jour franchir le test de justification : objectif urgent et réel, certes — la santé mentale des jeunes l’est —, mais aussi lien rationnel entre la mesure et l’objectif, et atteinte minimale aux droits.
C’est ici que le château de cartes vacille. Un lien rationnel se démontre avec des preuves, pas avec un best-seller. Si la causalité entre réseaux sociaux et détresse psychologique demeure scientifiquement contestée, et si les premières données australiennes suggèrent qu’environ la moitié des mineurs accèdent encore à leurs comptes, le gouvernement plaidera devant les tribunaux qu’une mesure d’efficacité incertaine, fondée sur une science divisée, restreint le moins possible les droits d’une génération entière. Bonne chance. En Australie, la contestation est déjà engagée devant la Haute Cour au nom de deux adolescents de 15 ans. Le Canada, avec sa Charte, offrirait un terrain encore plus fertile.
L’honneur du pari assumé
Soyons juste envers les partisans de l’interdiction, car leur meilleure version mérite d’être entendue. Le cerveau adolescent se développe jusqu’à la vingtaine ; une « énorme quantité » d’études observationnelles corrèlent usage intensif et moins bonne santé mentale, rappelle Amy Orben elle-même — qui souligne du même souffle que le corpus de preuves restera toujours incertain face à une technologie qui mute plus vite que la recherche. Attendre la démonstration parfaite, c’est peut-être attendre indéfiniment pendant que des enfants souffrent. Le chercheur australien Michael Noetel résume cette position avec une franchise que j’admire : restreindre l’accès des jeunes adolescents, c’est un pari qui vaut le coup. Et il est vrai que nous n’avons pas exigé d’essais cliniques randomisés avant d’interdire la vente d’alcool aux mineurs.
Voilà un argument honnête : celui du pari prudentiel sous incertitude. Le principe de précaution a sa noblesse et sa place dans nos traditions juridiques. Mais alors, que le législateur le dise ! Qu’il monte à la tribune et déclare : « La science ne tranche pas, les torts possibles sont graves, nous choisissons de parier sur la prudence, et nous mesurerons les résultats. » Ce discours-là serait respectable. Ce n’est pas celui qu’on nous tient. On nous présente une hypothèse disputée comme un fait établi, on convoque « la science » au singulier là où il n’existe que des sciences au pluriel, en désaccord — et l’on s’épargne ainsi le débat démocratique sur ce qui est réellement en jeu : non pas ce que nous savons, mais ce que nous sommes prêts à sacrifier dans le doute.
Car gouverner par précaution a un coût, que la lettre des 140 chercheurs nommait sans détour : des droits d’accès et de participation amputés, des jeunes coupés de communautés qui, pour certains — les isolés, les marginalisés —, sont un refuge plutôt qu’un poison. Une politique fondée sur des données probantes aurait pesé ces coûts. Une politique fondée sur la certitude proclamée n’a même pas à les regarder.
Je ne plaide pas pour l’inaction — les plateformes ont amplement mérité la défiance des législateurs, et leur conception même appelle un encadrement musclé. Je plaide pour la vérité des étiquettes. L’Australie s’est offerte comme laboratoire grandeur nature ; le Canada s’apprête à reproduire l’expérience avant d’en connaître les résultats. Quand l’État emprunte l’autorité de la science pour restreindre des libertés, il contracte une dette envers elle : celle de la citer fidèlement, doutes compris. C-34 préfère la citer comme on cite un slogan. Et une démocratie qui légifère sur des slogans finit toujours par le découvrir au même endroit : devant ses tribunaux.
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Références
- Orben, A. et Przybylski, A. K. (2019). The association between adolescent well-being and digital technology use. Nature Human Behaviour, 3(2), 173-182. https://www.nature.com/articles/s41562-018-0506-1
- Australian Child Rights Taskforce. (2024, octobre). Open letter regarding proposed social media bans for children (lettre ouverte signée par plus de 140 universitaires et organismes). Analysis & Policy Observatory. apo.org.au
- Le Devoir. (2026, 19 janvier). L’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes fait débat chez les chercheurs. ledevoir.com
- Agence France-Presse. (2025, 1er décembre). L’interdiction des réseaux sociaux en Australie, une fenêtre d’observation inédite. actu.orange.fr
- Denworth, L. (2019). Social media has not destroyed a generation. Scientific American. scientificamerican.com
- Civitas, C. (2026, 12 juin). Vérification de l’âge : C-34 interdit d’abord, mais renvoie l’essentiel à plus tard. Le Juridhic. lejuridhic.ca






