Une fausse décision, citée dans un vrai dossier, peut faire dérailler une cause — et coûter cher à l’avocat qui l’a déposée. L’industrie promet d’avoir réglé le problème avec des outils d’IA « ancrés » dans le vrai droit. La science, elle, est nettement plus prudente.
Le scénario est devenu un classique du genre : un juriste pressé interroge une IA, obtient une réponse impeccable… truffée de jugements qui n’existent pas. Le phénomène a un nom — l’« hallucination » — et des conséquences bien réelles.
Le problème : des jugements qui n’existent pas
Les exemples se multiplient. En Colombie-Britannique, une avocate a dû payer les frais de la partie adverse après avoir cité deux décisions fictives générées par ChatGPT (2024). En Ontario, une avocate ferait face à des procédures pour avoir utilisé l’IA puis nié l’avoir fait (Ko v Li, 2025 ONSC 6785). En Californie, un avocat a écopé d’une amende de 10 000 $ pour un mémoire d’appel comptant 21 décisions inexistantes sur 23. Et le cas fondateur, Mata c. Avianca, remonte à New York en 2023.
Le Québec n’est pas épargné. Devant la Cour du Québec, en matière de petites créances, une partie aurait déposé quatre « décisions similaires » qui, en réalité, n’existaient pas; la Cour supérieure, elle, aurait soupçonné de fausses références dès l’été 2025. Le directeur du Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal, Nicolas Vermeys, recense déjà une douzaine de cas canadiens du genre. Le danger tient à un détail : une fausse citation a toutes les apparences d’une vraie.
Ce qu’on essaie déjà
La réponse de l’industrie s’appelle la génération augmentée par récupération (en anglais, RAG). Au lieu de « générer » une réponse de mémoire, l’outil va d’abord chercher dans une base juridique vérifiée, puis ancre sa réponse dans des sources réelles, citation à l’appui. C’est exactement le principe de JusticeBot, qui ne puise que dans la loi et la jurisprudence. Côté cabinets, des plateformes comme Lexis+ AI, Westlaw AI-Assisted Research ou Vincent appliquent la même logique, branchées sur des bases comme CanLII ou SOQUIJ.
Les obstacles — le cœur du problème
Voici la mauvaise nouvelle : l’ancrage réduit les hallucinations, mais ne les élimine pas.
Les chiffres. Une étude de Stanford (RegLab) et Yale a testé les principaux outils juridiques. Résultat : Lexis+ AI hallucine environ 17 % du temps, et Westlaw AI-Assisted Research, près de 33 % — autrement dit, sur trois questions, l’un de ces outils renverrait statistiquement au moins une réponse erronée ou mal sourcée. À titre de comparaison, les agents conversationnels grand public (ChatGPT, Claude) se trompaient sur 58 à 80 % des questions juridiques.
La forme la plus sournoise. Le pire n’est pas la fausse décision flagrante, mais la citation mal ancrée : une vraie source, citée correctement, mais qui ne dit pas ce que l’IA prétend. Bien plus difficile à repérer qu’un jugement inventé.
La complaisance. Les chercheurs ont identifié un travers redoutable : l’IA tend à abonder dans votre sens, même quand vous avez tort, en fabriquant des arguments plausibles à l’appui d’une prémisse erronée.
Le test qui dérange. Dans un essai randomisé, 127 étudiants en droit utilisant un outil ancré (Vincent) ont produit à peu près le même taux d’hallucinations que ceux qui n’utilisaient aucune IA. L’outil, sur ce plan, n’a rien changé.
L’opacité des fournisseurs. Plutôt que de publier leurs propres tests indépendants, les éditeurs ont surtout contesté la méthode de l’étude. Les chercheurs réclament un étalonnage public, préenregistré et régulièrement mis à jour — il n’existe toujours pas.
L’état des preuves
Le verdict est clair : l’ancrage relève le plancher, mais ne supprime pas le risque. Et le seul garde-fou réellement fiable n’est pas technologique — c’est la vérification humaine. Ce n’est d’ailleurs plus une simple bonne pratique : la Cour du Québec (avis de janvier 2024) et la Cour fédérale exigent la déclaration du contenu généré par IA, et le Barreau du Québec rappelle que l’avocat demeure responsable de tout ce qu’il dépose. Tous les dossiers qui ont mal tourné partagent une seule et même cause : quelqu’un n’a pas vérifié.
La solution aux hallucinations de l’IA en droit ne viendra pas d’un meilleur modèle, mais de l’humain qui contrôle. Les outils ancrés sont un progrès réel; ils ne dispensent jamais du devoir de vérifier — ils le rendent, au contraire, plus impératif. Ce texte fait partie de notre dossier L’IA et la justice québécoise.
Cet article est à jour au 19 juin 2026 et sera révisé au fil des décisions et des déploiements.
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Références
- Dahl, M., Magesh, V., Suzgun, M. et Ho, D. E. (2024). Hallucination-Free? Assessing the Reliability of Leading AI Legal Research Tools. Stanford RegLab & HAI / Yale. dho.stanford.edu
- VentureBeat. (2025). Stanford study finds AI legal research tools prone to hallucinations. venturebeat.com
- AI Law Librarians. (2026, 19 février). What the science says about hallucinations in legal research. ailawlibrarians.com
- Radio-Canada. (2024, 27 février). Une avocate réprimandée pour avoir cité des cas fictifs générés par ChatGPT. ici.radio-canada.ca
- Radio-Canada. (2026, 15 février). Une avocate accusée d’outrage au tribunal pour avoir utilisé l’intelligence artificielle. ici.radio-canada.ca
- SOQUIJ. (2026, 15 janvier). L’intelligence artificielle devant les tribunaux : prudence! blogue.soquij.qc.ca
- Judilex Avocats. (2026). Intelligence artificielle générative et fausses références juridiques : vigilance accrue des tribunaux. judilex.ca
- Barreau du Québec. Intelligence artificielle générative — repères et obligations déontologiques. barreau.qc.ca






